| Dada | Format lecture | ||||
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| 2. | À Zurich, on danse au Cabaret Voltaire |
Dada voit simultanément le jour à Zurich et à New York au cours de l’année 1915. À Zurich, où la guerre les a poussés à se réfugier, des artistes venus de différents pays d’Europe, notamment d’Allemagne et de Roumanie, se rassemblent autour d’un même sentiment de révolte à l’égard de la civilisation occidentale qu’ils jugent responsable du conflit. Ils s’appliquent dès lors à ébranler l’un de ses fondements, la valeur suprême accordée à l’art — leur but étant de tuer l’art sans annuler pour autant la pratique artistique. À ses débuts, le groupe réunit les poètes Hugo Ball, Richard Huelsenbeck et Tristan Tzara ainsi que les peintres Jean Arp, Sophie Taeuber, Marcel Janco, Arthur Segal, Christian Schad, Otto Van Rees et Hans Richter. L’ouverture à Zurich du Cabaret Voltaire, café transformé en lieu de spectacles et d’expositions, le 5 février 1916, marque la naissance officielle du mouvement. Son nom, dada, est choisi au hasard dans un dictionnaire allemand-français par Hugo Ball et Richard Huelsenbeck et apprécié pour « la qualité primitive de sa sonorité infantile, avec ce que cela impliquait de ‘ départ à zéro ’». Le mot évoque également des sujets déconcertants, il signifie « oui oui » en roumain, « cheval à bascule » et « marotte » en français, et possède un réel pouvoir suggestif tel qu’une marque commerciale ou un slogan. Il a surtout pour vocation de symboliser la volonté de dérision et de subversion qui anime le groupe dès ses débuts. Les soirées du Cabaret Voltaire puis, à partir de 1917, de la galerie dada, mêlent improvisations musicales, jeux théâtraux, concerts de bruits, déclamations de textes et pratiques spontanées de danses. Artistes et poètes s’y livrent à une activité créative débridée, confectionnant eux-mêmes masques, costumes ou encore marionnettes. Le groupe s’y essaye à l’invention de nouvelles formes de poésie et d’art, fondées sur la recherche d’expressions brutes et primitives, dégagées des liens du sens et de la logique commune. Les poètes Hugo Ball et Richard Huelsenbeck inventent un nouveau langage nourri d’onomatopées, de bruits, de rythmes et de suites incohérentes de phonèmes, donnant ainsi naissance au poème sonore (Hugo Ball, Karawane, 1917). Les peintres Jean Arp et Marcel Janco s’inspirent quant à eux de formes naturelles primitives pour créer des reliefs abstraits, simples ou élaborés, équivalents plastiques de leurs écrits poétiques dans lesquels se mêlent danse des mots et déconstruction surprenante. Une nouvelle forme de provocation est trouvée lorsque le hasard est introduit comme principe fondateur dans la réalisation des œuvres. Tristan Tzara, en poésie, interpelle son auditoire sur la nature incertaine du langage en déclamant des compositions hasardeuses ; Jean Arp et Sophie Taeuber, dans leurs créations faites de papiers collés, expérimentent ce concept fondé sur la spontanéité et le refus de toute intention esthétique préexistant à l’œuvre (Jean Arp, Carrés disposés selon les lois du hasard, 1916, The Museum of Modern Art, New York). La grande inventivité du groupe s’illustre également dans la diversité des supports d’expression employés, comme en témoignent les broderies, tissages et têtes de bois tourné peintes réalisés par Sophie Taeuber (Tête dada, 1918, Centre Pompidou, musée national d’Art moderne, Paris).
L’importance majeure accordée à l’écrit (textes, correspondances, imprimés, tracts, papillons, revues) se manifeste notamment par une savante recherche typographique. Au cours de sa période d’activité suisse, outre les poèmes, le mouvement publie les revues Cabaret Voltaire et Der Zeltweg, dont les numéros uniques paraissent respectivement en 1916 et 1919, et la revue Dada, publiée jusqu’en 1919 à Zurich, puis à Paris, dans laquelle apparaît « le Manifeste dada 1918 » rédigé par Tristan Tzara. Ce texte, présenté selon le style dada (composition typographique et mise en page bouleversées), est un appel au rejet du monde ancien, affirme que « Dada ne signifie rien », proclame « la révolte contre le carnage et pour la vie », et constitue un évènement pour la renommée internationale du mouvement.