Balzac, Honoré de
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Balzac, Honoré de
3. La révolution des personnages
1. « Une santé violente »

Dans cette « désœuvrance » historique, la survie s’appellera œuvre. Et Balzac se mue à cette date en une prodigieuse machine à écrire. Il mène une vie à éclipses, faite de disparitions et d’apparitions, caché la plupart du temps dans des cellules, comme celle de Chaillot, dont le font sortir des projets aussi mirifiques que désastreux, qui vont de la culture des ananas en pleine capitale à la reprise d’une revue célèbre comme la Chronique de Paris (1836). Une « hygiène littéraire » implacable et épuisante règle une vie tout entière dévolue à l’écriture : dix-huit heures par jour, multipliant les scénarios, refaisant sans cesse sa copie, Balzac tisse en peu d’années, à coups de chefs-d’œuvre, son espace romanesque comme une énorme masse exubérante et mouvante.

Cette vie est une passion, au sens le plus absolu du terme, qu’oriente — et libère aussi — le seul événement véritable qui marque l’intimité balzacienne : sa rencontre avec « l’Étrangère ». La comtesse Eve Hanska, une femme mariée issue d’une illustre et riche famille polonaise, a d’abord été une mystérieuse correspondante entrée en relation avec lui au temps d’Eugénie Grandet (1833). Après de longs échanges épistolaires, leur rencontre à Neufchâtel en septembre 1833, leur liaison à Genève en janvier 1834, leurs retrouvailles à Vienne en 1835 jalonnent une singulière histoire sentimentale, où le « besoin d’amour qui n’a[vait] jamais été satisfait » de Balzac s’épanouit, mais dans la distance et l’obstacle qui permettent au « moujik » éperdu de poursuivre sa passion d’écrivain. La correspondance des deux amants, vrai journal de la création balzacienne, fournit du coup au lecteur d’incomparables renseignements sur la genèse et l’élaboration de la Comédie humaine.

2. Le retour des personnages.

Au tournant de 1830, Balzac a trouvé la nouvelle formule romanesque, celle du roman de mœurs contemporaines, capable de fondre et de transcender les acquis techniques ou stylistiques de ses essais de jeunesse. Sous le titre de « Scènes de la vie privée », il réunit des ensembles de textes, reposant sur des drames secrets dont les causes sont dans l’opposition des caractères et des intérêts et dont les batailles sont des procès, parmi lesquels on retiendra Gobseck et Une double famille (1830) et le Colonel Chabert et le Curé de Tours (1832). Déjà se laisse percevoir une logique d’expansion romanesque, où les textes s’appellent entre eux, se mettent en série, réagissent les uns sur les autres : c’est ainsi que Ferragus (1833) fait signe à la Duchesse de Langeais (1834), les deux ensemble configurant une Histoire des Treizela Fille aux yeux d’or (1835) va s’inscrire.

C’est en 1833 que l’illumination vient à Balzac ; scène légendaire où il fait irruption chez sa sœur, Laure de Surville, et s’écrie : « Salue-moi, car je suis tout bonnement en train de devenir un génie. » Il vient d’entrevoir le développement d’une œuvre colossale dont le principe serait le retour des personnages d’un roman à l’autre. Mis en application à propos du Père Goriot (1835), où Balzac reprend comme personnage principal le jeune arriviste Eugène de Rastignac, déjà entrevu par le lecteur — mais plus âgé et parvenu — dans la Peau de chagrin, le procédé permet de former d’un roman à l'autre, par l’effet des réapparitions épisodiques des personnages, un vaste réseau d’intrigues, de passions, de destinées dans lequel le romancier enveloppe la société entière de son temps. Porteur d’un puissant effet de réel, puisque la vie de chaque figure devient une totalité organique sans cesse en mouvement, et que la vue de chaque lecteur sur ces totalités et sur leur somme, à la fois empêchée et activée, demeure, « comme dans la vie », partielle et aléatoire en même temps qu’acharnée à toujours plus d’intelligibilité, le retour des personnages signifie pour le créateur un changement d’échelle de sa création : chaque roman compte désormais moins que les connexions qu’il établit, au sein d’une production réticulaire qui profite de chaque creux subsistant dans son espace fictionnel pour multiplier les opportunités de nœuds nouveaux.

Félix Davin, qui commente en 1834 les Études de mœurs au xixe siècle réunissant une douzaine de romans de Balzac déjà parus, trouve ces mots remarquables : « Un grand pas a été fait dernièrement. En voyant réapparaître dans le Père Goriot quelques-uns des personnages déjà créés, le public a compris l’une des plus hardies intentions de l’auteur, celle de donner la vie et le mouvement à tout un monde fictif dont les personnages subsisteront peut-être, alors que la plus grande partie des modèles seront morts et oubliés. » Dans l’ensemble de la Comédie humaine, sur les 2 504 personnages ou groupes de personnages fictifs, 86 figurent cinq fois, et 18 entrent en scène plus de quinze fois. Au classement des réapparitions, on note Bianchon, le médecin dont la légende veut que Balzac au moment de son agonie l’ait appelé, et le baron de Nucingen, à l’accent inoubliable. Entre 1834 et 1840, vingt romans viennent à publication, autant de chefs-d’œuvre : le Lys dans la vallée (1836), Illusions perdues (1837-1839 : les deux premières parties), César Birotteau (1837), le Cabinet des antiques (1839), Béatrix (qui met en scène une femme de lettres inspirée de George Sand, Camille Maupin, 1839), Une fille d’Ève (1839), etc.