| Napoléon Ier | Format lecture | ||||
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| 7. | La légende napoléonienne |
| 1. | La légende officielle |
La plus grande conquête de Napoléon est d’avoir ravi les cœurs et investi l’imaginaire collectif. En façonnant son image, cette silhouette reconnaissable entre toutes — une redingote grise et un bicorne surmontant deux grands yeux froids et décidés —, le « petit caporal » a conquis le monde. Il est devenu l’emblème de la méritocratie révolutionnaire, le modèle de la volonté de puissance.
En comprenant l’importance de la propagande, Napoléon initie avec génie sa propre légende. Dès la campagne d’Italie, il se préoccupe de son image ; grâce au butin italien, il fonde le Courrier de l’armée d’Italie, la France vue de l’armée d’Italie puis le Journal de Bonaparte et des hommes vertueux. Ces publications, largement diffusées, glorifient les exploits d’un jeune général encore inconnu. Plus tard, la propagande fait de lui l’homme providentiel. En noircissant la situation héritée du Directoire, Napoléon glorifie la confiance et l’ordre qu’il rétablit par ses victoires. Inondant l’Europe, les Bulletins de la Grande Armée imposent la version officielle des combats, modifiant les faits pour donner de l’Empereur l’image du génial stratège qui sait anticiper. Toujours grandioses, les cérémonies qui célèbrent son règne le montrent comme l’incarnation de la fierté et de la gloire nationales. Son image, magnifiée par les peintres (le Sacre de Napoléon Ier de David, les Pestiférés de Jaffa ou le Champ de bataille d’Eylau de Gros) et les sculpteurs (Chaudet érige la statue qui surmontait la colonne Vendôme), sublimée par l’invention d’un emblème (l’Aigle), concourt également à façonner la légende.
Cependant, les défaites et la chute de l’Empereur contribuent au développement d’une contre-propagande spontanée, et en partie d’origine britannique. Corollaire de l’admiration, la légende « noire » antinapoléonienne est partout amplifiée par les ennemis de l’Empire, en France — Chateaubriand dénonce le despotisme, la ruine économique et la sanguinaire saignée démographique européenne —, comme dans le reste de l’Empire — Goya peint le Dos de Mayo, dénonçant les répressions napoléoniennes contre les Madrilènes.
| 2. | Mémorialistes et colporteurs |
En 1823 paraît le Mémorial de Sainte-Hélène de Las Cases — qui est l’un des grands succès d’édition du xixe siècle — et, pratiquement en même temps, les Mémoires pour servir à l’histoire de France des généraux Gourgaud et Montholon, compagnons de l’Empereur à Sainte-Hélène. Les mémorialistes, souvent d’anciens généraux, sont nombreux à s’exprimer alors, à vouloir témoigner sur cette époque de conquêtes et de gloire. Tous exaltent le génie tactique de Napoléon, l’idéal militaire d’ascension qu’il représente, mais aussi et surtout, sa capacité charismatique à exiger l’impossible de ses hommes et à s’en faire adorer.
Les colporteurs, avec des gravures, des peintures et des dessins des fastes napoléoniens ou des scènes de bataille, assurent la postérité de l’Empereur. Les souvenirs des grognards rappellent les grandes victoires et les petites anecdotes flattant l’honneur national, comme le montre Balzac dans le Médecin de campagne. Chansons, poèmes, images de l’Empereur circulent dans le peuple, où l’existence du grand homme est transfigurée à la manière des légendes dorées du Moyen Âge, d’autant que le souvenir de la stabilité économique qu’il avait instaurée crée l’image d’un âge d’or face à la crise et à la cherté régnant aux débuts de la Restauration. Le destin tragique de l’Aiglon émeut. Le retour des restes de Napoléon, en décembre 1845, est l’occasion d’une démonstration de la piété qu’inspire encore l’Empereur, et le peuple accompagne avec ferveur le cercueil à l’église des Invalides où il repose encore. En 1848, l’élection de Louis-Napoléon, son neveu, à la présidence de la République porte aussi le souvenir de l’Empereur (voir Napoléon III). Et il est facile pour les bonapartistes se référant à Napoléon Ier, de légitimer le coup d’État de 1851 et le retour de l’Empire.
| 3. | L’héritage de Napoléon |
Comme l’a montré l’historien Jean Tulard, de cette légende napoléonienne naissent des héritages divers, selon la figure de l’Empereur que l’on exalte. Ce dernier laisse d’abord un héritage fondé sur son souvenir direct : les mémorialistes comme les bonapartistes s’inspirent du Napoléon sauveur de la France, homme providentiel qui a rétabli l’ordre et la discipline et redressé l’économie du pays. Il est l’exemple prestigieux qui affermit l’honneur de la France.
Après les désastres militaires, l’invasion et l’abdication, le sentiment national et l’exaltation religieuse se mêlent pour donner une image d’un Napoléon « Antéchrist ». En dénonçant le despotisme, la ruine économique de la France et la folie meurtrière des conscriptions, cette légende noire — qui persiste durant tout le xixe siècle, parallèlement à la légende dorée — inspire des hommes comme Jacques Bainville, Charles Maurras et Léon Daudet, écrivains de l’Action française.
La légende libérale et républicaine, quant à elle, veut voir en Napoléon plus un soldat de la Révolution unificateur de l’Europe et un fondateur de l’État de droit qu’un dictateur antilibéral. C’est ainsi que le décrit l’historien Jules Michelet.
Les romantiques s’enthousiasment pour un Napoléon tragique, enchaîné sur son îlot rocheux de l’Atlantique et modèle d’une génération perdue, comme Julien Sorel, le héros de Stendhal dans le Rouge et le Noir.
Il faut attendre le xxe siècle pour que Napoléon devienne un symbole de la France, une image d’Épinal dépolitisée, à l’origine encore de quelques fresques grandioses et héroïques, comme celles qu’en dressent le cinéaste Abel Gance, des historiens populaires comme André Castelot ou des romanciers comme Max Gallo. En exaltant l’appel direct au peuple, la personnalisation de l’autorité, la fierté nationale et la haute idée de la France, le gaullisme est souvent présenté comme un nouveau bonapartisme.
Mais l’héritage politique de Napoléon est retors. S’il est plutôt revendiqué par les partis de droite, il féconde toutes les tendances politiques, car il repose surtout sur le legs d’une conception de l’État centralisé et des institutions pérennisées deux siècles après son règne. Le Premier Empire a été, en définitive, le régime transitoire à travers lequel la Révolution s’est enracinée en France.