| Shaw, George Bernard | Format lecture | ||||
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| 4. | Le dramaturge satirique et la comédie sérieuse |
Après ces débuts difficiles, Shaw trouve un mode d’expression privilégié dans le théâtre : malgré la publication de quelques œuvres en prose de 1892 à sa mort — ainsi, en 1928, le Guide de la femme intelligente en présence du socialisme et du capitalisme (The Intelligent’s Woman Guide to Socialism and Capitalism) —, il écrit avant tout plus de cinquante pièces, qu’il enrichit à l’aide de préfaces détaillées et d’abondantes didascalies. Ses indications scéniques, ses mises en contexte, ne rendent cependant pas moins intéressantes les pièces elles-mêmes et les idées qui les sous-tendent : le socialisme réformateur, le principe de la « force vitale » inspiré de Darwin, etc. Par ailleurs, si nul ne met en doute le sens de l’humour dont fait preuve Shaw, c’est le sérieux qui préside à l’élaboration de ses pièces : il défend l’emploi d’une « méthode authentiquement scientifique » tant dans l’écriture du texte que dans la rédaction des préfaces. Ainsi, chaque pièce repose sur une thèse sociale, elle-même issue d’une analyse minutieuse de la société.
De cette façon, c’est au travers d’un théâtre satirique, ironique, que l’auteur traite de sujets graves : délaissant la comédie de mœurs, l’adultère bourgeois, le conventionnel « conflit des passions », il privilégie la comédie d’idées. Alors que ses contemporains (Pinero, Jones…) ne parviennent pas à renouveler le drame réaliste, Shaw écrit L’argent n’a pas d’odeur (Widower’s Houses, 1892), où, dans la veine d’Ibsen, il dénonce les propriétaires de taudis. On y décèle les fondements de sa dramaturgie polémique : d’une situation en principe tragique (un jeune homme apprend que la fortune de son futur beau-père provient d’un parc immobilier douteux), Shaw passe à une exploitation du thème pleine d’ironie et insiste sur la critique sociale plutôt que sur une étude de caractères. Les mêmes éléments dramatiques se retrouvent dans la Profession de Mrs. Warren (Mrs. Warren’s Profession, pièce écrite en 1893 mais censurée et non représentée avant 1902) : lorsque Vivie Warren, jeune fille de bonne éducation, découvre que sa mère, ancienne prostituée, contrôle de nombreuses maisons closes, ce n’est pas tant sur sa situation personnelle que la comédie se concentre — ce que ferait le drame pour un public tout prêt à compatir — que sur le fléau social dénoncé. Les spectateurs se trouvent ainsi « obligés d’affronter les vérités déplaisantes », mais non de manière constante : Shaw réunit en effet dans les Pièces plaisantes et déplaisantes (Plays, Pleasant and Unpleasant, 1898) des satires sociales et des comédies plus légères — dont les préoccupations critiques ne sont néanmoins jamais absentes.
C’est le cas avec les nombreuses pièces qui suivent, par exemple Pygmalion (1912), adapté plus tard sous forme de comédie musicale (1956) et porté à l’écran par George Cukor sous le titre My Fair Lady (1963). Cette histoire d’une fleuriste éduquée par un professeur de phonétique en vue de devenir une dame de la haute société non seulement constitue une satire acerbe des classes anglaises, mais propose également de mémorables scènes drolatiques — que l’on songe seulement à Eliza Doolittle apparaissant en public avec un accent impeccable mais une maîtrise inexistante de la conversation mondaine.
Shaw publie encore énormément : César et Cléopâtre (Caesar and Cleopatra, 1901), l’Homme et le Surhomme (Man and Superman, 1903), Mésalliance (Misalliance, 1910)… À l’exception de quelques-unes de ses dernières pièces, son œuvre est encore abondamment jouée un demi-siècle après sa mort.