| Poe, Edgar Allan | Format lecture | ||||
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| 4. | La mathématique des ténèbres |
Il suffit de percer les faux-semblants de la société pour atteindre les tréfonds de la conscience. C’est pourquoi, moins connue que son versant fantastique, la part grotesque des contes de Poe ne saurait être négligée : guérilla provocante conduite contre tous les corps — politiciens, hommes de lettres, journalistes, philosophes... — d’une démocratie ridicule et menaçante, contre laquelle la verve de Poe déchaîne d’inépuisables réserves d’ironie, de parodie, de satire.
Car tout se joue en vérité sur la concentration de l’esprit : puissance qu’un rien peut dérégler au point qu’elle devient une maladie dont les maléfices libèrent une morbidité sans remède. Bien des Histoires extraordinaires explorent le réseau des obsessions, perversions qui transforment en poison mortel la passion intellectuelle, et réussissent — notamment par l’invention d’un narrateur spécifique qui, au lieu de bloquer l’économie narrative sur un principe de réalité, dissémine indéfiniment doutes et troubles jusque dans l’esprit du lecteur — à créer une horreur toute particulière, reposant moins sur le matériel « gothique » auquel elles empruntent volontiers que sur l’effet crépusculaire, entre raison et déraison, vie et mort, vérité et aveuglement, enduré par la conscience interprétative. Qu’en revanche la pensée, comme celle du génial Dupin, recouvre sa domination, et les récits deviennent le légendaire de la volonté de savoir, œuvre surhumaine de l’intellect et de l’intuition collaborant pour faire lever le vrai de l’enfer des signes.
Curieusement, il semble que ce soit l’Europe, notamment par la psychanalyse qui n’a cessé, de Freud à Lacan, d’explorer l’imaginaire de Poe, qui, mieux que les États-Unis, ait su rendre justice à cette dimension métaphysique du génie du poète et conteur américain, telle que le splendide Eurêka, roman de l’âme et du corps, de la « gravitation » de la matière et de la « répulsion » spirituelle, avait tâché de la faire entendre.