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Russie
1. Présentation

Russie, en russe Rossija, pays d’Europe orientale et d’Asie septentrionale. Sa capitale est Moscou.

La Russie est bordée au nord par l’océan Arctique (mer de Barents, mer de Kara, mer des Laptev, mer de Sibérie orientale, mer de Tchoukotka) ; à l’est, par l’océan Pacifique via le détroit de Béring (qui sépare la Russie de l’Alaska), la mer de Béring, la mer d’Okhotsk et la mer du Japon ; au sud, par la Corée du Nord, la Chine, la Mongolie, le Kazakhstan, la mer Caspienne, l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la mer Noire ; à l’ouest, par l’Ukraine, la Biélorussie, la Lettonie, l’Estonie, la mer Baltique (golfe de Finlande), la Finlande et la Norvège. La Russie possède l’enclave de Kaliningrad, située entre la Lituanie et la Pologne, ainsi qu’un certain nombre d’îles, dans l’océan Arctique (terre François-Joseph, Novaïa Zemlia, Severnaïa Zemlia, archipel de la Nouvelle-Sibérie, île Wrangel), et dans l’océan Pacifique (îles Kouriles, île de Sakhaline).

La fédération de Russie est une république fédérale comprenant 21 républiques (dont la Tatarie et la Tchétchénie), 6 territoires (kraï), 49 régions (oblast), 10 districts autonomes (avtonomnyi okroug), la région autonome juive du Birobidjan (sur l’Amour, en Extrême-Orient) et deux villes de statut fédéral, Moscou et Saint-Pétersbourg. Certaines frontières suscitent des contestations (Crimée, îles Kouriles) tandis que la montée des régionalismes, depuis la fin de l’URSS, menace la cohésion interne du pays.

Née du démantèlement de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) en 1991, la fédération de Russie correspond à l’ancienne République socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR), créée en 1918. Elle est devenue un État souverain le 25 décembre 1991. Elle a perdu les colonies d’Asie centrale et de Transcaucasie, les pays baltes et surtout l’Ukraine et la Biélorussie, noyau historique de l’État russe. La Russie post-soviétique maintient toutefois, dans le cadre de la Communauté des États indépendants (CEI), instituée en 1991, des liens privilégiés avec les anciennes républiques soviétiques.

Avec l’effondrement de l’empire communiste, la Russie a vu disparaître un régime totalitaire. La difficile transition vers la démocratie et l’économie de marché s’est accompagnée d’une profonde crise économique, sociale et politique, dont le pays parvient à se relever depuis le début des années 2000.

2. Milieu naturel

Avec une superficie de 17 075 200 km2, la Russie est le plus vaste pays du monde. Elle forme un État-continent, étendu sur près de 3 000 km du nord au sud et sur près de 9 000 km d’ouest en est (11 fuseaux horaires). La Russie est à cheval sur les continents européen et asiatique, la frontière conventionnelle étant constituée par les monts Oural, avec 25,3 % du territoire est en Europe et 74,7 % en Asie (Sibérie). Elle possède 37 653 km de côtes, le long de l’océan Arctique et de l’océan Pacifique.

1. Relief

La Russie peut être divisée en quatre grandes régions géographiques : la Russie d’Europe, à l’ouest de l’Oural, la Sibérie occidentale, la Sibérie orientale et l’Extrême-Orient russe. Le relief général consiste en de vastes plaines et plateaux, bordés au sud et à l’est par une ceinture discontinue de hautes montagnes périphériques. Immensité et platitude générale donnent aux paysages un caractère fortement monotone.

La Russie d’Europe (Russie occidentale) est une vaste plaine dont l’altitude moyenne est de 180 m environ. Il existe toutefois quelques hauteurs : montagnes de Khibiny (1 191 m), dans la presqu’île de Kola ; plateau des Valdaï (321 m), à l’ouest de Moscou. C’est sur ce dernier que prend naissance le réseau hydrographique de la plaine européenne (Dniepr, Volga, Daugava). Les glaciations du quaternaire y ont laissé leur empreinte, notamment au nord-ouest où elles sont à l’origine de nombreuses cuvettes lacustres (lac Ladoga, lac Onega). La dernière glaciation, qui s’acheva il y a environ 14 000 ans, a laissé une longue moraine frontale, depuis la frontière biélorusse jusqu’à la côte arctique, à l’ouest de l’embouchure de la Petchora. La partie méridionale de la plaine européenne se caractérise par des sols de terres noires (tchernoziom) très fertiles, notamment dans les bassins du Don, de la Volga et du Kouban. Au sud, entre la mer Noire et la mer Caspienne, se dresse la barrière montagneuse du Caucase, montagne jeune, fortement sismique. Le Grand Caucase au nord forme la frontière avec la Géorgie et l’Azerbaïdjan. Il culmine à 5 642 m d’altitude au sommet du mont Elbrouz, volcan éteint et plus haute montagne d’Europe. À l’est, la Russie d’Europe est bordée par les monts Oural, massif ancien très érodé d’altitude moyenne (Narodnaïa, 1 894 m). Ce sont des montagnes riches en gisements minéraux.

À l’est de l’Oural s’étend, sur plus de 2 000 km, la vaste plaine de Sibérie occidentale, ouverte sur l’océan Arctique, dont le soubassement est constitué par un socle ancien. Elle est formée de basses terres (moins de 200 m d’altitude), extrêmement plates et mal drainées. Couverte de dépôts glaciaires, héritages des glaciations quaternaires, la région est parsemée de lacs et de marécages.

À l’est de l’Ienisseï s’étendent les plateaux de Sibérie centrale, qui culminent entre 300 et 1 200 m d’altitude. La région, accidentée par des fossés (lac Baïkal) et de profonds canyons, possède de nombreux gisements minéraux. Aux frontières méridionales se dresse une haute barrière montagneuse formée par l’Altaï (mont Beloukha, 4 506 m) et les monts Saïan (Mounkou Sardyk, 3 491 m).

À l’est de la Lena s’élèvent les massifs montagneux de l’Extrême-Orient russe (Sibérie orientale), avec au nord les monts de la Kolyma (1 962 m), au centre les monts de Verkhoïansk (2 389 m), au sud-ouest les monts Stanovoï (2 999 m) et les monts Iablonovyï (1 680 m) et au sud-est les monts Sikhote-Aline (2 077 m). À l’est, en bordure de l’océan Pacifique, se dressent des chaînes plus récentes et plus élevées. L’activité volcanique est importante dans cette région qui fait partie de la « ceinture de feu du Pacifique ». La péninsule du Kamtchatka comporte 120 volcans dont 23 sont encore en activité. Le plus élevé, le mont Klioutchevskaïa, culmine à 4 750 m. La chaîne volcanique du Kamtchatka se prolonge vers le sud dans les îles Kouriles qui possèdent également une centaine de volcans dont 35 en activité.

2. Hydrographie

La Russie est parcourue par de très longs fleuves, notamment en Sibérie et en Russie extrême-orientale. À l’exception de l’Amour et de la Volga, ils s’écoulent du sud vers le nord, en direction de l’océan Arctique.

Les fleuves les plus longs sont : l’Amour (2 874 km), fleuve d’Extrême-Orient, tributaire du Pacifique, servant de frontière entre la Russie (Sibérie) et la Chine du Nord-Est (Mandchourie) ; la Lena (4 400 km), fleuve de Sibérie orientale, tributaire de l’océan Arctique (mer des Laptev) ; l’Ob (3 680 km), fleuve de Sibérie occidentale, tributaire de l’océan Arctique (mer de Kara), qui forme avec l’Irtych le plus long bassin hydrographique du pays (5 410 km) ; l’Ienisseï (4 090 km), fleuve de Sibérie centrale, tributaire de l’océan Arctique (mer de Kara). La Volga (3 700 km), tributaire de la mer Caspienne, est le fleuve le plus long d’Europe. Avec ses deux principaux affluents, la Kama et l’Oka, elle draine une grande partie de la plaine européenne orientale. Le Don (1 870 km), tributaire de la mer Noire (mer d’Azov), draine la plaine européenne méridionale.

En raison de la platitude générale, les fleuves présentent une faible pente. Ils sont tous pris par la glace en hiver. Après un long embâcle (de 180 à 240 jours en Sibérie), les fleuves connaissent au printemps une débâcle plus précoce en amont qu’en aval. Il en résulte de redoutables inondations.

La Russie possède de nombreux lacs naturels d’origines diverses (relief glaciaire, fossé tectonique). Outre la mer Caspienne (371 000 km²), lac résiduel au sein de la dépression aralo-caspienne, le plus grand lac intérieur est le lac Baïkal (31 500 km²), situé en Sibérie orientale. Lac le plus profond du monde (1 637 m), il constitue la plus grande masse d’eau douce de la planète. Son unique émissaire, l’Angara, alimente l’Ienisseï. Les autres grands lacs sont le lac Ladoga, le plus grand lac d’Europe (18 390 km²), et le lac Onega (9 610 km²), tous deux d’origine glaciaire, situés au nord-ouest de la Russie d’Europe et dont le principal émissaire, la Neva, rejoint le golfe de Finlande.

3. Climat

Le territoire de la Russie est soumis, dans sa plus grande partie, à un climat continental rigoureux, avec des hivers longs et froids, des étés chauds mais courts, et des saisons intermédiaires réduites. La majeure partie du pays connaît plus de cent vingt jours de gel par an. Plusieurs facteurs interviennent : la haute latitude, l’immense extension continentale et l’absence d’influence maritime modératrice.

La latitude explique en grande partie le froid. La Russie est un pays nordique, traversé par le cercle polaire arctique, et près de 85 % du territoire se situent au nord du 50e parallèle. L’absence de reliefs septentrionaux facilite la pénétration des masses d’air froid polaire. À l’inverse, les hautes montagnes qui s’échelonnent le long de la frontière méridionale interdisent pratiquement toute pénétration des masses d’air tropical. Du fait de l’immensité continentale, les océans bordiers n’ont qu’un très faible effet modérateur. L’océan Arctique est gelé presque toute l’année. Les littoraux de la mer d’Okhotsk et de la mer du Japon sont pris par les glaces plusieurs mois par an.

La continentalité est responsable des fortes amplitudes thermiques annuelles et de la relative sécheresse qui affectent une grande partie du pays. À Moscou (Russie occidentale), la température moyenne de janvier est de - 9,4 °C et celle de juillet de 19 °C, soit une amplitude annuelle de 28,4 °C. Cette amplitude augmente vers l’est (38,7 °C à Irkoutsk). Le climat de la Sibérie centrale et de l’Extrême-Orient russe se caractérise par des températures extrêmes, avec des moyennes hivernales de - 15 °C à - 40 °C. Oïmiakon (république de Sakha, en Extrême-Orient) détient le record mondial de froid pour un lieu habité (- 68 °C) et Verkhoïansk (république de Sakha) celui de la plus forte amplitude thermique annuelle (102,8 °C), avec une température moyenne de - 48,9 °C en janvier et de 15 °C en juillet.

Dans le nord de la Russie d’Europe et dans une grande partie de la Sibérie, le sol est gelé en profondeur en permanence (merzlota) (voir Permafrost). Au printemps, il dégèle en surface, formant de vastes marécages (raspoutitsa).

La majeure partie de la Russie connaît une relative sécheresse, 90 % du territoire recevant moins de 600 mm de précipitations annuelles, essentiellement en régime d’été. Le total des précipitations annuelles, plus élevé à l’ouest, diminue vers l’est et vers le nord. La Russie d’Europe reçoit une moyenne de précipitations de 800 mm, à l’ouest, à moins de 400 mm, le long des côtes de la mer Caspienne (575 mm à Moscou, 462 mm à Iekaterinbourg, dans l’Oural), la Sibérie de 500 mm à moins de 300 mm (213 mm à Iakoutsk, en Sibérie centrale), et la côte arctique autour de 300 mm.

Toutefois, compte tenu de l’immensité et de l’extension en latitude du territoire, des nuances introduisent une certaine diversité climatique.

Au nord, le littoral de l’océan Arctique connaît un climat polaire, avec des températures moyennes du mois de juillet inférieures à 10 °C. Au sud de cette zone, un climat subarctique (périglaciaire) affecte le nord de la Russie d’Europe (jusqu’à Saint-Pétersbourg) et presque toute la Sibérie et la Russie extrême-orientale, où il présente un caractère hypercontinental. Les hivers y sont très longs et particulièrement rudes (cent quatre-vingts à deux cent vingt jours de gel par an). Un climat continental modéré règne sur la majeure partie de la Russie d’Europe, qui bénéficie des influences océaniques de la mer Baltique. Il caractérise également la frange méridionale de la Sibérie occidentale et la région de Vladivostok, au sud-est de la Russie extrême-orientale, qui bénéficie des influences océaniques du Pacifique. Enfin, le littoral de la mer Noire connaît un climat méditerranéen.

4. Végétation et faune
4.1. Végétation

La végétation présente une disposition zonale, en étroite relation avec les climats.

Au nord, le littoral arctique est le domaine de la toundra, formation végétale rase composée de mousses, de lichens, de fougères et d’arbres nains (saules arctiques, genévriers). Le froid extrême et la courte durée de la saison végétative y interdisent la croissance d’arbres. Le sous-sol y est gelé en permanence, à une grande profondeur. Seule une couche de surface peu profonde, dégelée en été, permet la croissance d’une végétation rabougrie.

Au sud de la toundra s’étend le domaine de la forêt boréale (taïga). Celle-ci forme une très vaste zone forestière, frangée au sud par une étroite bande de forêt mixte. La taïga russe est une immense forêt continue de conifères (pins, sapins, mélèzes). Elle couvre le nord de la Russie d’Europe et une grande partie de la Sibérie et de la Russie extrême-orientale. Elle se développe dans un milieu naturel très difficile : climat hypercontinental, permafrost, sols podzoliques, immenses marécages liés à la débâcle printanière des fleuves.

Plus au sud encore, la forêt s’enrichit de feuillus (bouleaux, charmes, peupliers, chênes, érables) et devient une forêt mixte puis une forêt de feuillus, là où les sols sont les plus favorables (sols bruns forestiers). Les forêts de feuillus couvrent principalement la partie orientale de la plaine européenne ainsi que le sud de la Russie extrême-orientale (vallée de l’Amour, vallée de l’Oussouri). Au total, la forêt couvre les deux tiers du pays.

Vers le sud, la forêt se dégrade en une steppe boisée, aujourd’hui presque entièrement défrichée et mise en culture, puis laisse la place, en raison de la sécheresse croissante, à une steppe (prairie naturelle à graminées). Celle-ci s’étend, sur une largeur de 200 à 500 km, sur la plaine nord caucasienne et sur la partie méridionale de la Sibérie occidentale, jusqu’à l’Ob. Elle se développe sur des terres noires très fertiles (tchernoziom).

4.2. Faune

La diversité des climats et de la végétation ont permis le développement d’une vie animale abondante et variée. La côte arctique et nord-pacifique, domaine de la toundra, est peuplée d’ours blancs, de phoques, de morses, de renards polaires, de rennes, de lièvres des neiges, de perdrix blanches et de hiboux polaires. La taïga est l’habitat des élans, des ours bruns, des rennes et de nombreux animaux à fourrure (lynx, zibelines, renards argentés). Les forêts de feuillus sont habitées par des sangliers, des cerfs, des loups, des renards et des visons. Les forêts du sud de l’Extrême-Orient sont connues pour abriter les grands tigres de l’Oussouri, des léopards, des ours et des cerfs. La steppe est le domaine des rongeurs (marmotte, hamster), des antilopes, des putois, des renards tatars. La région du Caucase possède une faune particulièrement abondante : chèvres des neiges, chamois, cerfs du Caucase, sangliers, léopards, hyènes, chacals et ours.

5. Ressources et contraintes du milieu naturel

La Russie, en raison de son extension, dispose d’énormes ressources végétales, hydrauliques et minérales. Elle est potentiellement autosuffisante pour la plupart de ses approvisionnements, excepté les denrées et produits tropicaux. Elle possède des sols extrêmement fertiles (tchernoziom) et des ressources forestières considérables (environ un quart des réserves mondiales).

Le potentiel hydraulique est énorme (irrigation, production d’hydroélectricité). Certains fleuves ont un débit très important (8 060 m3/s pour la Volga, 20 000 m3/s pour l’Ienisseï). De grands barrages ont été construits sous le régime soviétique dans la plaine européenne (Don, système Volga-Kama, Kouban) et en Sibérie (systèmes Ienisseï-Angara et Ob-Irtych).

La Russie est extrêmement riche en ressources minérales. Son sous-sol recèle les plus importantes réserves mondiales. Celles-ci se localisent principalement en Sibérie, en Extrême-Orient, dans les monts Oural et dans le nord du Caucase.

La Russie est particulièrement bien dotée en combustibles fossiles : les réserves de charbon sont énormes (un tiers des réserves mondiales) et se trouvent essentiellement dans la plaine européenne (bassin houiller du Donbass, bassin de Moscou, bassin de la Petchora), dans l’Oural et surtout en Sibérie (bassin houiller du Kouzbass, bassin de Kansk-Atchinsk) et en Extrême-Orient. D’énormes réserves restent inexploitées, telles que le bassin de la Toungouska qui couvre la plus grande partie de la Sibérie centrale. Les réserves d’hydrocarbures (pétrole et surtout gaz naturel) sont également considérables. Les principaux champs pétrolifères se trouvent en Sibérie occidentale, qui fournit la moitié de la production, et dans la région Volga-Oural (Second-Bakou), qui fournit pour sa part un tiers de la production. D’autres grands gisements de pétrole se trouvent au nord du Caucase et dans la partie nord de l’île de Sakhaline. Les principaux gisements de gaz naturel se situent à proximité des gisements de pétrole ainsi qu’en Sibérie septentrionale, le long du littoral arctique. Les réserves de pétrole, en Russie, sont estimées à 6,8 milliards de t (8e rang mondial) et celles de gaz naturel à 47 000 milliards de m3 (1er rang mondial).

Les réserves d’or de la Russie sont parmi les plus importantes du monde (Extrême-Orient, Sibérie occidentale et centrale, vallée de la Lena, Oural). Parmi les autres ressources minérales figurent le minerai de fer (Koursk), le manganèse, le nickel (Oural, péninsule de Kola), la bauxite (Oural, nord-ouest de la Russie d’Europe, Sibérie), le cuivre (Oural, Sibérie, région du lac Baïkal, péninsule de Kola), le plomb, le zinc, l’argent, l’étain (nord-est de la Sibérie), le mercure (territoire autonome des Tchouktches), l’amiante (Oural, Sibérie) ou encore le magnésium.

Toutefois, l’exploitation de ces ressources naturelles se heurte à la double contrainte des distances et d’un climat très rigoureux qui, en Sibérie et en Extrême-Orient, imposent des conditions techniques et de transport extrêmement coûteuses. Celles-ci ont eu pour effet de retarder la mise en valeur de ces régions et de maintenir leur isolement. Le climat apporte également des limitations graves aux activités humaines, notamment économiques. Le froid constitue un sérieux handicap pour les transports terrestres, fluviaux et maritimes : l’océan Arctique est gelé presque toute l’année ; les côtes des mers d’Okhotsk et du Japon sont bloquées par les glaces pendant de longs mois (environ trois mois à Vladivostok) ; les alternances de gel et de dégel provoquent d’importants dégâts dans les réseaux routiers et ferroviaires. Quant au potentiel agricole, il est à la fois limité par les contraintes climatiques et pédologiques (merzlota, podzols) qui restreignent considérablement la surface agricole utile.

Le milieu naturel est aujourd’hui fortement menacé en Russie. L’exploitation des ressources, des sols et l’industrialisation se sont faites sans le moindre souci de la protection de l’environnement et le résultat est un véritable désastre écologique. Le bilan de la situation écologique publié en 1989 établissait que 74 millions de personnes, soit un cinquième de la population totale de l’URSS, et 40 % de la population urbaine vivaient dans des zones considérées comme sinistrées, représentant 20 % du territoire. Le niveau de pollution atmosphérique de la plupart des grandes villes dépassait régulièrement les taux autorisés, en particulier dans les grandes zones de concentration industrielle (Donbass, Kouzbass, Oural, Moscou). La déficience des infrastructures et des équipements pour le traitement des déchets, l’utilisation irrationnelle des ressources, l’aberration de certains plans, les travaux d’irrigation et les constructions hydroélectriques mal programmés, l’emploi abusif des engrais, sont autant de facteurs qui ont contribué à la pollution des eaux, des airs et des sols. Aujourd’hui, les États indépendants doivent faire face aux problèmes d’environnement dont ils ont hérité : les centrales nucléaires obsolètes, notamment en Ukraine (Tchernobyl) et en Biélorussie, l’assèchement de la mer d’Aral pour le Kazakhstan et l’Ouzbékistan sont parmi les exemples les plus connus. Cependant en Russie, comme dans la plupart des anciennes républiques soviétiques, aucune véritable politique n’a été mise en place. Dans ces États en pleine mutation, la protection de l’environnement n’est pas une priorité. Les partis écologistes sont encore très peu influents en Russie et les poissons mutants de la Volga comme les centrales nucléaires où l’accident menace quotidiennement ne sont pas sur le point de disparaître.

3. Population et société
1. Démographie et peuplement

Les chiffres présentés ci-dessous reposent sur des estimations, établies depuis le recensement de 1989, qui permettent de rendre compte des grandes tendances de la démographie russe.

1.1. Une population inégalement répartie

Avec 141 millions d'habitants (estimation 2008), soit environ la moitié de la population de l’ex-URSS, la Russie se place parmi les premiers pays du monde en termes de population globale. Sa densité de population — 8,3 habitants au km² (estimation 2008) — est en revanche l’une des plus faibles du monde, avec en outre une répartition géographique très inégale, puisque plus des trois quarts des habitants sont concentrés dans ce que l’on appelle le « triangle fertile » (Russie d’Europe, sud-ouest de la Sibérie). Des raisons d’ordre historique, climatique et économique expliquent ces inégalités de peuplement. Les plus fortes concentrations humaines se situent en Russie d’Europe (25 habitants au km2), principalement dans les grands centres urbains comme Moscou. À l’opposé, plus du tiers du pays est un désert humain (moins de 1 habitant au km2), notamment le nord de la Russie d’Europe et de vastes portions de la Sibérie et de l’Extrême-Orient russe, où les conditions naturelles sont particulièrement difficiles.

Le peuplement russe s’est fait depuis la région de Moscou, noyau primitif du peuplement slave, le long de la Volga, vers l’Oural (gisements miniers) et vers la plaine nord-caucasienne (steppes fertiles). À partir du XVIIe siècle a été entreprise la colonisation de la Sibérie puis de l’Extrême-Orient. L’implantation humaine s’est limitée à la frange méridionale (Sibérie « utile »), le long du Transsibérien jusqu’à Vladivostok. Au XXe siècle, le gouvernement soviétique a développé une politique de peuplement « pionnier » des contrées orientales (Sibérie méridionale, Extrême-Orient russe) et septentrionales (cités minières du littoral arctique). Dans un premier temps, notamment sous le régime stalinien, les migrations vers l’est ont été plus forcées que spontanées (déportations massives de populations et de prisonniers). Puis, attirés par les salaires élevés, de nombreux Russes ont accepté de partir travailler dans les villes industrielles et minières de Sibérie. Une très forte inflation depuis 1991 a incité beaucoup d’entre eux à retourner vers les villes européennes.

1.2. Une population en net déclin

La structure démographique de la Russie a connu de profonds bouleversements au cours de la décennie 1990-2000, liés en partie aux mutations politiques, sociales et économiques en cours depuis la dissolution de l’URSS, en 1991. Frappée par une hausse de la mortalité et une chute de la natalité, la Russie connaît depuis les années 1990 un net déclin de sa population. Traditionnellement plus élevée que dans les autres pays européens, la mortalité accuse une tendance à la hausse tout au long des années 1990. Ainsi le taux de mortalité est-il passé de 10,5 ‰ au milieu des années 1980 à 16,1 ‰ en 2008. Cette tendance se reflète également dans les chiffres de l’espérance de vie : 65,9 années (estimation 2008), contre 77 ans en moyenne dans les pays d’Europe. Un chiffre qui cache en outre des disparités entre les hommes et les femmes : tandis que l’espérance de vie stagne autour de 73 ans chez les femmes, elle est passée de 64 à 62 ans chez les hommes sur la période 1990-2002.

Cette baisse de l’espérance de vie masculine est imputable à une conjoncture de facteurs, où l’alcoolisme et le tabagisme tiennent une place prépondérante, ainsi que les effets induits par la rapidité des changements socio-économiques, la montée du chômage et la hausse des incertitudes face à l’avenir. En effet, la hausse de la mortalité frappe surtout les hommes vivant en milieu urbain, chômeurs et peu qualifiés, moins bien armés pour s’adapter à la nouvelle donne économique. Plus généralement, la forte mortalité s’explique par une dégradation de l’état de santé de la population, due à une détérioration du système de santé public, ainsi qu’à un appauvrissement du régime alimentaire, conséquence de la hausse des prix, et à de mauvaises conditions environnementales, notamment en matière de pollution de l’air et de l’eau.

Parallèlement à l’augmentation de la mortalité, la natalité et la fécondité ne cessent de décroître. Cette tendance, constatée depuis les années 1960, s’est amplifiée au cours des années 1990. Alors que l’indice de fécondité se situait autour de 2,1 enfants par femme durant la décennie 1975-1985, il est passé à 1,8 sur la période 1985-1995, avant de chuter à 1,2 sur la période 1995-2000, soit l’un des indices de fécondité les plus faibles du monde. Avec 11 p. 1 000 en 2008, le taux de natalité est également l’un des plus bas du monde.

Ces phénomènes ont une incidence directe sur la répartition de la population selon l’âge, caractérisée par une augmentation du nombre des personnes âgées de plus de 60 ans et une diminution des personnes en âge de procréer.

La chute de la natalité, combinée à la hausse de la mortalité, explique que la Russie accuse un taux d’accroissement naturel négatif (- 2,2 ‰ pour la période 1995-2000). Depuis 1995, le nombre de décès (2,2 millions) dépasse en effet celui des naissances (1,4 million). Or, comme cette différence n’est pas compensée par le solde migratoire, pourtant relativement élevé depuis 1991 en raison d’une forte immigration russe en provenance des anciennes républiques de l’ex-URSS, la population de la Russie est en baisse. Sur la période 1995-2000, sa croissance annuelle a été de - 0,4 %. De 150 millions en 1991, la population est estimée en 2005 à 142,4 millions d’habitants. Selon les projections démographiques, elle pourrait chuter en-dessous de 100 millions en 2050.

1.3. Un État multinational

La fédération de Russie est un État multinational qui rassemble 118 peuples différents. Un grand nombre de groupes nationaux ont leur propre territoire administratif. En 1991, les Russes, peuple slave, représentaient 81,5 % de la population. Les minorités les plus importantes sont les Tatars (3,8 %), peuple d’origine turco-mongole, les Ukrainiens (3 %), les Tchouvaches (1,2 %), les Bachkirs (0,9 %). Parmi les autres minorités figurent les Biélorusses, les Allemands, les Juifs, les Bouriates, les Ingouches, les Kalmouks, les Tchouktches (nord-est de la Sibérie) ou encore les Iakoutes.

Certaines de ces minorités, jadis soumises de force par les Russes, ont résisté à la russification et réclament aujourd’hui davantage d’autonomie, voire l’indépendance de leur territoire. Deux républiques, la Tatarie et la Tchétchénie (Grand Caucase), ont ainsi refusé de ratifier le traité fédéral du 31 mars 1992 et ont autoproclamé leur indépendance. Le gouvernement russe, refusant toute forme de sécession et craignant une réaction en chaîne, mène une répression brutale en Tchétchénie (Voir aussi Tchétchénie, guerres de).

Parallèlement, à la suite de l’éclatement de l’URSS, près de 25 millions de Russes se sont trouvés avec un statut d’étrangers dans les nouveaux États indépendants (11 millions en Ukraine, 6 millions au Kazakhstan). Certains de ces États, en particulier les États baltes, ont pris des mesures discriminatoires afin de les encourager à partir.

1.4. Découpage administratif et villes principales

La fédération de Russie est composée de 32 subdivisions ethniques (21 républiques, 1 oblast autonome et 10 okroug autonomes) et de 55 subdivisions administratives (49 oblast et 6 kraï). Moscou et Saint-Pétersbourg constituent des districts administratifs distincts. Ces subdivisions politiques varient en taille, depuis la république de Sakha (ex-Iakoutie), d’une superficie de 3,10 millions de km², à la république des Adygués (7 600 km²). Les républiques et les okroug autonomes sont des unités politiques à base ethnique (non russe). Toutefois, les Russes constituent une part importante de la population de chaque république.

Après la dissolution de l’URSS, les républiques ethniques ont cherché à obtenir une plus grande autonomie à l’intérieur de la Russie. Un traité fédéral portant sur les relations entre le gouvernement fédéral et les républiques a été signé en mars 1992. La Constitution de 1993 a accordé aux républiques le pouvoir d’adopter leur propre Constitution, hymne national et drapeau. Toutefois, le pouvoir des gouvernements locaux est resté limité. L’autorité du pouvoir central est aujourd’hui fortement contestée par de nombreuses républiques. Outre la Tatarie et la Tchétchénie, qui réclament l’indépendance complète vis-à-vis de la Russie, certaines d’entre elles cherchent à remettre en cause les institutions fédérales.

Les 21 républiques sont celles des Adygués, de l’Altaï, de Bachkirie, de Bouriatie, de Carélie, du Daguestan, d’Ingouchie, de Kabardino-Balkarie, de Kalmoukie, des Karatchaïs-Tcherkesses, de Khakassie, des Komis, des Maris, de Mordovie, d’Ossétie-du-Nord, d’Oudmourtie, de Sakha (ex-Iakoutie), de Tatarie, de Tchétchénie, de Tchouvachie et de Touva.

Les 10 okroug autonomes sont ceux des Bouriates d’Anguinskoïe, des Bouriates d’Oust-Ourdynski, des Evenks, des Iamalo-Nenets, des Khantys-Mansis, des Komis-Permiaks, des Koriaks, des Nenets, des Dolgano-Nenets et des Tchouktches.

L’oblast autonome est celui du Birobidjan.

Les 6 kraï sont les territoires de l’Altaï, de Khabarovsk, de Krasnodar, de Krasnoïarsk, du Littoral et de Stavropol.

Les 49 oblast sont ceux de l’Amour, d’Arkhangelsk, d’Astrakhan, de Belgorod, de Briansk, de Iaroslavl, d’Irkoutsk, d’Ivanovo, de Kaliningrad, du Kamtchatka, de Kalouga, de Kemerovo, de Kirov, de Kostroma, de Kourgan, de Koursk, de Leningrad, de Lipetsk, de Magadan, de Moscou, de Mourmansk, de Nijni-Novgorod, de Novgorod, de Novossibirsk, d’Omsk, d’Orel, d’Orenbourg, de Penza, de Perm, de Pskov, de Riazan, de Rostov-sur-le-Don, de Sakhaline, de Samara, de Saratov, de Oulianovsk, de Smolensk, de Sverdlovsk, de Tambov, de Tcheliabinsk, de Tchita, de Tioumen, de Tomsk, de Toula, de Tver, de Vladimir, de Volgograd, de Vologda et de Voronej.

En 2005, le taux de population urbaine était de 73 %. Les villes ont été favorisées sous le régime soviétique, en même temps que l’industrialisation. La Russie est aujourd’hui un pays de grandes villes : treize villes ont plus d’un million d’habitants. La plupart sont situées en Russie d’Europe. En 2005, les plus grandes villes étaient Moscou (10 469 000 habitants) ; Saint-Pétersbourg (4 596 000 habitants), ancienne capitale impériale, grand port et centre industriel situé sur le golfe de Finlande ; Novossibirsk (1 405 569 habitants), la plus grande ville de Sibérie occidentale, sur l’Ob et la ligne du Transsibérien ; Nijni-Novgorod (1 370 200 habitants), grand port fluvial au confluent de la Volga et de l’Oka ; Iekaterinbourg (1 304 251 habitants), principale ville de l’Oural ; Samara (1 133 418 habitants), sur la Volga ; Omsk (1 142 773 habitants), en Sibérie occidentale ; Tcheliabinsk (1 095 053 habitants), dans l’Oural ; Kazan (1 110 022 habitants), capitale de la république du Tatarstan ; Perm (989 499 habitants), à l’ouest de l’Oural ; Oufa (1 036 026 habitants), au sud de l’Oural ; Rostov-sur-le-Don (1 057 958 habitants), dans le sud de la Russie d’Europe et Volgograd (1 034 700 habitants), dans la basse vallée de la Volga.

À partir de 1991, l’exode rural s’est accéléré, le niveau de vie dans les campagnes étant beaucoup plus bas que dans les villes.

2. Institutions et vie politique
2.1. La difficile genèse de la Constitution de 1993

En décembre 1991, quelques jours après la dissolution de l’URSS, la République socialiste fédérative de Russie (RSFSR) est transformée en fédération de Russie par un vote du Congrès des députés du peuple (CDP). La nouvelle fédération, héritière de l’ex-URSS, voit effectivement le jour après la ratification du traité fédéral, le 31 mars 1992. Ses débuts sont caractérisés par un fort antagonisme opposant le réformisme de l’équipe gouvernementale, menée par le président Boris Eltsine, et le conservatisme des instances législatives (Congrès des députés du peuple et Soviet suprême, présidé par Rouslan Khasboulatov). Aux conservateurs se joignent en outre les représentants de certaines régions de la fédération en quête de plus d’autonomie, ainsi que les oligarques de l’ère soviétique. L’opposition aux réformes, qui passent notamment par l’élaboration d’une nouvelle Constitution, plonge la fédération dans une véritable impasse politique, que Boris Eltsine parvient en partie à résoudre en réussissant à imposer la tenue d’un référendum, le 25 avril 1993, dont il sort grand vainqueur.

Cette victoire ne met cependant pas totalement fin aux luttes de pouvoir, qui culminent à l’automne 1993 avec une tentative de putsch menée par les opposants, à la suite de la dissolution du Congrès par Boris Eltsine. L’échec de ce putsch permet au président russe d’asseoir son pouvoir et d’accélérer l’élaboration de la Constitution. La nouvelle Constitution est approuvée par référendum le 12 décembre 1993. Elle fait de la Russie un État de droit, démocratique et laïc, qui garantit notamment le pluralisme et le multipartisme, ainsi que les droits et libertés du citoyen inscrits dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948, la libre circulation des biens et des personnes, et le droit de propriété et d’entreprendre. Elle entérine la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, et régit le partage des pouvoirs entre les organes fédéraux et les entités constitutives de la fédération.

2.2. Organisation des pouvoirs

La Constitution de 1993 établit un système mixte, parlementaire et présidentiel, qui privilégie toutefois le poids du pouvoir présidentiel aux dépens du pouvoir exercé par le gouvernement et par les organes législatifs.

2.2.1. Le pouvoir exécutif

À la tête du pouvoir exécutif, le président de la fédération est le chef de l’État. Élu au suffrage universel pour un mandat de quatre ans, renouvelable une fois, il jouit de vastes pouvoirs et d’importantes prérogatives. Il est le chef suprême des forces armées et préside le Conseil de sécurité, chargé de la Défense nationale. Il nomme les principaux hauts fonctionnaires civils et militaires. Il nomme le gouverneur de la Banque centrale avec l’accord de la Douma d’État (Chambre basse de l’Assemblée fédérale), ainsi que les juges de la Cour suprême et le procureur général, avec l’accord du Conseil de la fédération (Chambre haute de l’Assemblée fédérale).

Le président nomme le Premier ministre, ce choix devant être ratifié par la Douma d’État. La nomination des ministres, dont la candidature incombe au chef du gouvernement, est soumise à l’acceptation du président. En outre, celui-ci dirige directement les ministères en relation avec la sécurité (Défense, Intérieur et Affaires étrangères). Même si le gouvernement est doté de l’exercice du pouvoir exécutif, notamment en matière budgétaire et de maintien de l’ordre, c’est le président qui définit les grandes orientations de la politique intérieure et extérieure. Il peut aussi casser des décisions du gouvernement en cas de désaccord, et démettre le Premier ministre, ainsi que les ministres. En cas de vacance de la présidence (décès, incapacité pour raison de santé), le Premier ministre assure les charges du président, sans jouir toutefois de la totalité de ses pouvoirs — il ne peut dissoudre la Douma ni organiser de référendums.

La Constitution de 1993 attribue également au pouvoir présidentiel d’importantes prérogatives sur les activités de la Douma. Le président dispose en particulier du pouvoir de dissoudre la Douma sous certaines conditions. Il a, en outre, le droit d’initiative législative. Il peut légiférer par décrets, ainsi qu’opposer son veto aux lois adoptées par la Douma — celle-ci peut toutefois passer outre à cette dernière prérogative par un vote à la majorité des deux tiers des voix.

2.2.2. Le pouvoir législatif

L’Assemblée fédérale est composée de deux Chambres : la Douma d’État (Chambre basse) et le Conseil de la fédération (Chambre haute). Les 450 membres de la Douma sont élus au suffrage universel pour quatre ans, pour moitié au scrutin proportionnel par liste et pour moitié au scrutin majoritaire uninominal. Un parti doit disposer d’au moins 5 % des suffrages pour pouvoir siéger à la Chambre basse.

Le Conseil de la fédération (Chambre haute), indissoluble, est composé de 178 membres, soit deux représentants pour chacune des 89 entités fédérales. Sa composition a été largement modifiée dans le cadre d’une vaste réforme institutionnelle mise en œuvre par le président de la fédération Vladimir Poutine au cours de l’année 2000, visant à réduire l’influence des dirigeants régionaux. Ces derniers, qui siégeaient auparavant au Conseil de la fédération, sont désormais réunis au sein d’un Conseil d'État, organe consultatif créé le 1er septembre 2000 par un décret de Vladimir Poutine.

La compétence exclusive du Conseil de la fédération concerne les prérogatives suivantes : l'approbation des changements des frontières entre les sujets de la fédération ; l'approbation des décrets du président relatifs à l'établissement de la loi martiale et de l'état d'urgence ; la prise de décision sur la possibilité d'utiliser les forces armées en dehors du territoire de la fédération ; la fixation des élections du président de la fédération de Russie.

2.2.3. Le pouvoir judiciaire

Le système judiciaire de la fédération de Russie prévoit : une Cour constitutionnelle, composée de 19 membres élus pour douze ans, qui statuent sur la constitutionnalité des décisions des pouvoirs législatif et exécutif ; une Cour suprême, organe judiciaire supérieur pour les affaires civiles, pénales, administratives et autres affaires, relevant des tribunaux de droit commun ; une Cour supérieure d'arbitrage de la fédération de Russie, organe judiciaire supérieur statuant sur les litiges économiques et les affaires examinées par les cours d'arbitrage.

2.3. Organisation de la fédération

Aux termes de la Constitution de 1993, la fédération de Russie est composée de 89 « sujets de la fédération » : 21 républiques, 10 districts autonomes, 6 territoires, deux villes fédérales, 49 régions et une région autonome. Ces entités ne bénéficient pas toutes du même statut. Les 21 républiques autonomes sont par exemple dotées d’une Constitution alors que les autres entités ne disposent que d’une Charte. Elles ont l’autorité d’adopter leur propre langue officielle, ainsi que leur propre citoyenneté et emblème national. Cependant, en dépit de ces différences de statut, la Constitution affirme l’égalité des 89 sujets de la fédération, et leurs pouvoirs sont de fait équivalents. Toutes les entités sont dotées d’une assemblée et d’un organe exécutif — ce rôle est exercé par un président dans les républiques et par un gouverneur dans les régions.

La Constitution de 1993 fixe le cadre général de la répartition des pouvoirs entre le pouvoir central et le gouvernement local. Le gouvernement fédéral détient un certain nombre de pouvoirs exclusifs, notamment dans la direction de la politique extérieure, de la défense et de la sécurité, des politiques monétaire, fiscale et budgétaire. D’autres champs de juridiction relèvent en revanche d’une compétence conjointe (contrôle des richesses naturelles, protection de l’environnement, santé, logement).

Toutefois, la répartition des pouvoirs entre les autorités fédérales et les gouvernements locaux est en cours d’évolution. Aux débuts de la fédération, le président Boris Eltsine avait accordé une large autonomie aux dirigeants régionaux, instaurant un fédéralisme « à la carte », où la répartition des compétences était fixée dans le cadre de traités bilatéraux avec chaque sujet de la fédération. En 2000, son successeur, Vladimir Poutine, a en revanche mis en œuvre une réforme institutionnelle visant à instaurer un régime plus centralisé. Un décret du 13 mai 2000 crée ainsi 7 « super-régions », dirigées par des personnalités désignées par le président de la fédération, qui viennent chapeauter les 89 subdivisions administratives existantes. Cette réforme de la structure fédérale a pour objectif officiel de contrôler l’application de la loi fédérale et empêcher ses violations, et de mettre en conformité les actes des parlements régionaux avec la Constitution et les lois fédérales. Elle réduit de fait le rôle et le pouvoir des dirigeants régionaux en les plaçant directement sous le contrôle du Kremlin.

2.4. Partis politiques

En 1991, la Russie a connu un changement politique radical. Elle est passée d’un régime totalitaire, dominé par un parti unique, à la démocratie et au multipartisme. Le Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS) a cédé la place à une multitude de partis politiques. L’apprentissage de la démocratie est toutefois chaotique et l’instabilité politique est grande. Les alliances entre partis se défont aussi rapidement qu’elles se sont nouées, et la plupart des formations politiques n’ont que des programmes extrêmement vagues. C’est dans le but d’assurer la stabilité politique et d’éviter l’atomisation du paysage politique que Vladimir Poutine fait adopter à la Douma, en 2001, une loi fixant des règles restrictives vis-à-vis des conditions d’existence des partis politiques — un nombre minimum de 10 000 adhérents est requis, avec une représentation dans plus de la moitié des entités composantes de la fédération. Cette loi aboutit à l’interdiction d’environ 90 % des quelque 180 formations politiques alors existantes.

L’échiquier politique russe, tel qu’il apparaît à l’issue des élections législatives de décembre 2003, est très largement dominé par la formation du président Vladimir Poutine, Russie unie (Edinaïa Rossia, ER), qui dispose de près de la moitié des sièges de la Douma (221 sur 450). Il n’existe pas de véritable opposition au président Poutine : le Parti communiste de la fédération de Russie (PCFR), dirigé par Guennadi Ziouganov, est en déroute ; l’insuffisance des suffrages recueillis par les partis libéraux — l’Union des forces de droite de Boris Nemtsov et le parti Iabloko (« la Pomme ») de Grigori Iavlinski — ne leur permettent pas de siéger à la Douma ; les partis nationalistes, de droite — le Parti libéral-démocrate de Russie (PLDR) de Vladimir Jirinovski — comme de gauche — la nouvelle alliance Rodina (« Patrie »), qui enregistrent une percée remarquable, sont relativement proches du pouvoir.

2.5. Défense nationale

En 2004, les forces armées russes comptaient au total 1 037 000 hommes dont 142 000 dans la marine, 170 000 dans l’armée de l’air et 395 000 dans l’armée de terre. La Russie occupe l’un des cinq sièges permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et maintient des bases militaires dans certains États de la CEI. Le service militaire est obligatoire pour les hommes âgés de 18 ans ou plus.

La politique de défense est assurée par le Conseil de sécurité, créé en mai 1992. L’armée russe fut longtemps la première armée du monde avec celle des États-Unis. Toutefois, à partir de 1991, elle a connu un certain déclin : le mauvais moral des troupes est lié au déclassement social dont sont victimes les militaires qui ont dû quitter leurs postes dans les anciennes républiques de l’URSS et les pays du pacte de Varsovie (officiellement dissous en juillet 1991), ainsi qu’à la perte des privilèges et aux bas salaires de ce qui fut une véritable « caste » en URSS, ou encore au vieillissement des structures matérielles. En dépit de ces difficultés, l’armée russe est engagée dans plusieurs opérations de maintien de la paix en Moldavie, en Géorgie ou encore au Tadjikistan. Dotée d’un arsenal militaire impressionnant, elle fait l’objet d’un plan de modernisation depuis les années 2000. Le budget militaire reste très important (4,9 % du PIB en 2003).

3. Langues et religions

Plus d’une centaine de langues et dialectes sont parlés en Russie. Langue des affaires, de l’administration et de l’enseignement, le russe, qui fait partie du groupe des langues slaves, est parlé par l’immense majorité de la population. La plupart des groupes ethniques sont bilingues.

Sous le régime soviétique, toute forme de croyance et de pratiques religieuses était strictement contrôlée et découragée par le Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS). À partir de 1991, on a assisté à une renaissance religieuse, caractérisée par la résurgence des religions traditionnelles, en particulier la religion orthodoxe. L’islam connaît un fort développement dans les républiques du nord du Caucase et de la moyenne vallée de la Volga (Tatarie). Le bouddhisme est pratiqué dans la république de Kalmoukie, au nord-ouest de la mer Caspienne.

Les juifs, dont l’état civil comportait la mention « nationalité juive » en dessous de la nationalité soviétique, furent dotés en 1928 d’un district devenu région autonome en 1934 : le Birobidjan. La population du Birobidjan ne compta jamais plus d’un tiers de juifs, en majorité non volontaires, et n’en comptait plus que 5 % en 1989. Les juifs russes ont émigré massivement entre 1989 et 1992, principalement vers Israël et les États-Unis. La population juive de Russie, dont l’effectif a considérablement diminué, est répartie sur tout le territoire, tout comme les chrétiens non orthodoxes.

Depuis la conversion du grand-prince de Kiev Vladimir le Grand en 988, suivie par baptême collectif des Kiéviens, la principale religion en Russie est la religion chrétienne orthodoxe russe (voir Église orthodoxe), empruntée par les Slaves orientaux à leurs voisins de l’Empire byzantin. Au début des années 1990, le nombre des fidèles était estimé à 37 millions de personnes (environ un quart de la population). Considérée comme un symbole de l’héritage et de la culture russes, l’Église est très respectée, même par les non-croyants. Les fêtes orthodoxes sont célébrées officiellement et les hommes politiques participent désormais aux principales cérémonies religieuses. De nombreux lieux de cultes ont été rouverts. La réhabilitation la plus symbolique et la plus spectaculaire est sans doute celle de la cathédrale du Sauveur à Moscou ; ce somptueux bâtiment, édifié entre 1837 et 1883 pour commémorer la victoire des Russes sur Napoléon, fut l’une des premières victimes des plans d’urbanisme destinés à remodeler la capitale soviétique dans les années 1930. Quarante-six années avaient été nécessaires à sa construction et six jours suffirent à le détruire. Le marbre des décorations intérieures servit à l’aménagement des stations de métro. Staline avait décidé de construire à la place un nouveau palais des Soviets mais le projet ne vit jamais le jour, notamment en raison de l’instabilité du sous-sol à cet endroit, et c’est finalement Khrouchtchev qui transforma, plus de vingt ans après, l’énorme trou béant en piscine municipale. En 1992, les autorités religieuses et le gouvernement entreprirent de rebâtir la cathédrale à l’identique : après des travaux extrêmement coûteux effectués en un temps record, la cathédrale fut rouverte au culte en 1995 et inaugurée par le président Eltsine. Le chef de l’Église orthodoxe est le patriarche de Moscou et de toutes les Russies.

4. Éducation

Sous le régime soviétique, le système éducatif et les activités culturelles russes étaient fortement contrôlés par le Parti communiste. Commencée avec la politique de perestroïka de Mikhaïl Gorbatchev (1985-1991), la libéralisation de l’enseignement s’est accélérée avec la dissolution de l’URSS. L’enseignement privé est désormais autorisé.

La Russie a toutefois hérité de la période soviétique un système d’éducation très performant, étendu à l’ensemble du territoire. Les autorités soviétiques avaient créé un vaste réseau d’établissements pour la maternelle, le premier cycle, le second cycle, les études supérieures et pour la formation continue gratuite des adultes. L’enseignement professionnel et l’apprentissage y sont très développés. En 2005, le taux d’alphabétisation était de 99,6  %.

En 2003, la Russie consacrait 4 % de son PIB à l’éducation. La grande majorité établissements d’enseignement supérieur sont des instituts spécialisés dans la formation professionnelle. Les universités sont minoritaires. Traditionnellement, l’enseignement y était gratuit et les étudiants recevaient un traitement mensuel, mais quelques universités songent désormais à faire payer des frais d’inscription et d’études. Les principales universités du pays sont l’université d’État Lomonossov de Moscou (1755), les universités d’État de Saint-Pétersbourg (1819), de Kazan (1804) et de Novossibirsk (1959). Les autres universités importantes se situent à Rostov-sur-le-Don, Nijni-Novgorod, Tomsk, Vladivostok et Voronej.

4.1. Médias

Contrôlée et soumise à la censure durant la période soviétique, la presse russe, dont la tradition remonte au XIXe siècle, a retrouvé une certaine liberté d’expression avec la politique de glasnost entamée dans les années 1980. La Constitution promulguée en 1993 lui a rendu sa totale liberté, permettant au paysage médiatique russe de connaître un véritable renouveau. De nombreux organes de presse, quotidiens et périodiques, traitant souvent des sujets politiques, ont ainsi vu le jour au début des années 1990, mais beaucoup n’ont pas survécu, en butte à des conditions économiques difficiles. Signe des temps, l’incontournable Pravda (« la Vérité »), quotidien officiel du Parti communiste d’Union soviétique durant quatre-vingts ans, a dû suspendre sa parution en mars 1992, après la disparition du Parti et l’effondrement consécutif de son lectorat.

Les médias audiovisuels, pour leur part, peinent à se libérer de la tutelle de l’État, d’autant plus qu’un phénomène de censure continue de s’exercer à l’égard de certains sujets stratégiques (le conflit tchétchène par exemple). Entamée au début de l’année 1995, la privatisation du réseau de télévision d’Ostankino a été suspendue en mars après l’assassinat de Vladislav Listyev, son directeur. Ce meurtre, pour lequel des motifs financiers et politiques ont été invoqués, a surtout mis en évidence l’immense enjeu que constitue le contrôle des médias et l’emprise du crime organisé sur la société russe. Aujourd’hui cependant, le réseau d’Ostankino a été partiellement privatisé et il existe plusieurs chaînes de télévision locales privées en Russie.

Ce processus de libéralisation est cependant suivi dès le début des années 2000, sous la présidence de Vladimir Poutine, d’une reprise en main des médias par le pouvoir. La grande chaîne de télévision privée NTV passe en 2001 sous le contrôle du groupe Gazprom, un conglomérat gazier dont l’État est l’actionnaire majoritaire, tandis que la chaîne TV6, indépendante du pouvoir, est mise en liquidation en 2002. Cette mise au pas affecte également la presse écrite, avec la fermeture du journal Segodnya et le renvoi des journalistes du magazine Itogy, jugés trop critiques.

4. Économie
1. Historique

L’économie soviétique était fondée sur le dirigisme, le collectivisme, le centralisme et la planification. La quasi-totalité des moyens de production, d’échanges et de services était contrôlée par l’État. La propriété privée et la libre entreprise étaient bannies, les prix fixés par l’État. Des plans quinquennaux fixaient les objectifs en matière de production agricole et industrielle ainsi que le développement des grandes infrastructures. Dès la fin des années 1970, l’économie soviétique amorce un déclin que la politique de perestroïka menée par Mikhaïl Gorbatchev à la fin des années 1980 ne parvient pas à inverser. La rupture complète engagée par son successeur Boris Eltsine (1991-2000) conduit à la dissolution de l’URSS en 1991, et finit d’ébranler l’économie de la Russie.

La « thérapie de choc » appliquée par Boris Eltsine à partir de 1992, afin d’instaurer rapidement l’économie de marché, le capitalisme et la libre entreprise, s’articule autour de quatre axes : la libéralisation de l’économie, soit la désétatisation et la libération des prix ; la stabilisation financière, soit des coupes drastiques dans les dépenses publiques et la maîtrise de la croissance de la masse monétaire ; la privatisation, soit le transfert des entreprises d’État à des entrepreneurs privés ; et, enfin, l’internationalisation, soit l’ouverture de l’économie russe au commerce international et aux investissements étrangers.

Cette transition se révèle cependant difficile à mettre en œuvre, compte tenu des conditions dans lesquelles se trouve alors la Russie : résistance au changement persistante, rupture de ses réseaux commerciaux traditionnels (avec les autres républiques de l’ex-URSS et les anciennes démocraties populaires d’Europe de l’Est), désorganisation de la production, fardeau de la dette publique héritée de la période soviétique, développement d’une économie souterraine en raison de la mise en place d’une fiscalité lourde et de la fuite devant l’impôt. Aussi les réformes économiques provoquent-elles une récession économique et sociale, profonde et durable. Selon les statistiques gouvernementales, le produit intérieur brut (PIB) aurait diminué de moitié entre 1989 et 1994. La libération des prix entraîne une inflation galopante qui s’élève à plus de 20 % sur la période 1990-2000. La transition se traduit par une dégradation du niveau de vie, notamment du fait du désinvestissement de l’État dans de nombreux secteurs (santé, éducation notamment), et par une montée du chômage (phénomène jusqu’alors inconnu). Dans ce contexte, le marché noir, déjà pratiqué sous le régime soviétique, et surtout la mafia, prennent un essor croissant. Les réformes accentuent profondément les inégalités entre les travailleurs les plus pauvres et une nouvelle classe qui s’est formidablement enrichie. En effet, loin de permettre une vaste redistribution des biens collectifs, les privatisations ont profité à un petit nombre d’entrepreneurs bien introduits, couramment connus sous le nom d’« oligarques » ; leurs opérations opaques creusent en outre les déficits budgétaires et alimentent la corruption.

La crise culmine avec le krach financier de 1998, qui frappe la Russie après l’Asie. Confrontée à la fuite des capitaux étrangers, la Russie est contrainte de dévaluer le rouble et se déclare en défaut de paiement sur la totalité de sa dette. C’est cependant la dévaluation du rouble qui remet l’économie russe sur la voie de la croissance. En effet, en rendant les exportations russes moins chères sur les marchés internationaux, la dévaluation renforce la compétitivité des entreprises russes ; parallèlement, en grevant le prix des importations, elle renforce leur compétitivité sur le marché domestique.

2. Généralités

Entre 1999 et 2007, le PIB de la Russie s’est accru de plus de 40 %. En 2006, son taux de croissance atteignait 6,7 %. Cette croissance soutenue, initialement enclenchée par le rebond de l’après-crise financière de 1998, provient en très grande partie du secteur énergétique, en raison de l’augmentation du volume des exportations et de la hausse des cours des matières premières (en particulier ceux du pétrole) sur les marchés mondiaux. Grâce aux recettes publiques tirées de cette « rente » énergétique (sous la forme de taxes), la Russie bénéficie d’un solde budgétaire excédentaire (8 % en 2006 contre - 5 % en 1998), peut résorber sa dette publique (qui est passée de 98 % du PIB à 33 % en 2003, puis 7 % en 2007) et alimenter un « fonds de stabilisation ». La manne énergétique permet aussi un essor de la demande (c’est-à-dire de la consommation) intérieure et une amélioration du niveau de vie de la population, laquelle, après des années d’appauvrissement, profite d’un recul constant de la pauvreté et d’une expansion de la classe moyenne — les inégalités de revenus demeurent toutefois considérables et près de 16 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté (contre près de 31 % en 1994).

Cette conjoncture favorable s’accompagne, sous la présidence de Vladimir Poutine (2000-2008), de réformes importantes touchant la fiscalité, le système bancaire et la vente des terres agricoles, qui encouragent les investisseurs étrangers. Toutefois, après les privatisations sauvages des années 1990, l’État, qui avait continué à exercer un contrôle partiel sur certains secteurs fondamentaux (extraction, énergie, communications, industries de pointe), tend à étendre son contrôle sur l’économie russe. Cette présence est particulièrement significative dans le secteur énergétique, hautement stratégique d’un point de vue économique et diplomatique — la Russie détient environ 30 % des réserves mondiales de gaz naturel et 6 % des réserves pétrolières ; elle est le plus gros producteur et exportateur de gaz naturel au monde. L’augmentation de la participation de l’État dans le groupe gazier Gazprom (de 38 % à 50,1 % au milieu des années 2000) est emblématique de ce nouveau « capitalisme d’État » russe.

Malgré les succès obtenus dans les années 2000, l’économie russe reste caractérisée par des faiblesses structurelles. En premier lieu, le poids du secteur énergétique rend l’économie russe très dépendante et vulnérable aux fluctuations des cours mondiaux ; en second lieu, il empêche le développement d’autres secteurs d’activités, pénalisant la diversification de l’industrie. Par ailleurs, la richesse du pays est inégalement répartie et concentrée dans quelques régions favorisées, en particulier Moscou et dans une moindre mesure Saint-Pétersbourg, et les régions sibériennes possédant les gisements d’hydrocarbures. Enfin, le niveau de l’investissement, même s’il est en augmentation, demeure faible ; en particulier les investissements étrangers sont limités en raison des risques que présente la situation politique et économique du pays, des limites imposées par l’État et des difficultés de gouvernance (corruption).

La répartition du PIB et de la population active entre les différents secteurs économiques est marquée par le « boom » du tertiaire, qui fournissait en 2006 56 % du PIB (contre 38 % en 1991) et employait 60 % de la population active (contre 46 % en 1991). Le secteur primaire contribue à 5 % du PIB (contre 14 % en 1991) et emploie 10 % de la population active (contre 14 % en 1991). Le secteur secondaire fournit 39 % du PIB (contre 48 % en 1991) et emploie 30 % de la population active (contre 40 % en 1991).

3. Secteur primaire : agriculture, forêts, pêche
3.1. Une agriculture en transition

Même si seulement 7,5 % des terres sont mises en culture en raison des contraintes du sol et du climat, l’agriculture russe couvre un territoire immense de plus de 200 millions d’hectares. De grands travaux d’irrigation entrepris pendant la période soviétique, notamment le long du Kouban et du Don, dans le sud de la Russie d’Europe, ont permis de développer l’agriculture. La plus grande partie des terres agricoles du pays se trouvent en effet dans ce que l’on appelle le « Triangle fertile » : celui-ci s’étend en Russie occidentale, depuis la mer Baltique au nord jusqu’à la plaine nord-caucasienne au sud, et se prolonge vers l’est, au sud de l’Oural, sur la frange méridionale de la Sibérie occidentale, en une mince bande de 400 km de large correspondant à la zone de climat continental tempéré. La steppe à graminées, aux sols de tchernoziom (« terre noire »), constitue la zone agricole la plus riche de Russie (bassins du Don, de la Volga et du Kouban, sud de la Sibérie occidentale).

Il s’agit d’une agriculture extensive, reposant sur de vastes exploitations (8 000 à 10 000 ha) issues de la privatisation des grandes fermes d’État (sovkhozes) et des coopératives (kolkhozes) de l’époque soviétique au début des années 1990. Le processus de privatisation des terres agricoles s’est cependant opéré très lentement — ce n’est qu’en 2002 qu’une loi entérine la reconnaissance de la propriété privée en permettant l’achat et la vente de terres. À côté des « fermes » privées individuelles, peu nombreuses en raison d’un défaut d’attractivité et peu productives en raison d’un manque de ressources, les « organisations agricoles » (coopératives ou appartenant à quelques grands groupes agroalimentaires) demeuraient très majoritaires au milieu des années 2000. Enfin, des lopins de terre individuels mis à la disposition des citoyens pour leur production familiale jouent un rôle économique important.

Cette agriculture extensive est caractérisée par de faibles rendements en comparaison avec les autres pays occidentaux. Cette faiblesse s’explique par un sous-équipement (en matériel, engrais, traitements phytosanitaires), hérité en partie de l’ère soviétique, et par un manque de capitaux (fort endettement, inadéquation du financement bancaire) depuis la transition vers l’économie de marché. L’agriculture russe est en outre structurellement exposée à une forte variabilité des récoltes, liée aux aléas climatiques. Secteur délaissé et en déclin dès les années 1970 faute d’investissement, l’agriculture russe accuse une forte chute dans les années 1990 — pour une base 100 en 1989-1991, l’indice de la production agricole tombe à 56 en 1998. Elle se relève lentement à partir de 1999, avec un indice pour la première fois supérieur à 100 en 2004 (114). La balance commerciale agricole demeure déficitaire (- 10 milliards en 2004), la Russie étant contrainte d’importer viandes, produits laitiers, sucre, fruits et légumes.

La Russie est cependant l’un des premiers producteurs mondiaux de blé, d’orge, de pommes de terre et de betteraves. L’élevage, qui a beaucoup souffert de la transition (notamment l’élevage bovin), est en cours de reconstitution. Il est essentiellement constitué (en 2006) d’un cheptel bovin de 21,5 millions de têtes, d’un cheptel ovin de 16,1 millions de têtes (contre 52,2 millions de têtes en 1992l) et d’un cheptel porcin de 13,5 millions de têtes (contre 35,4 millions de têtes en 1992) — dans le Grand Nord, le long du littoral arctique, l’élevage des rennes est pratiqué par des peuples autochtones (Tchouktches).

3.2. Sylviculture

Même si la production de bois a beaucoup souffert dans les années 1990 du fait de l’effondrement de ses marchés d’exportation (pays d’Europe de l’Est et anciennes républiques soviétiques) et de la hausse des coûts de transport due à la libéralisation des prix, la sylviculture demeure une activité très importante. Avec environ un quart des réserves du globe, la Russie a produit en 2006 191 millions de m3 de bois (elle était en 2006 le 6e producteur mondial). La plus grande partie de la production concerne les bois tendres (pins, sapins, mélèzes). Le principal bois dur commercial est le bouleau. Les régions productrices sont le nord-ouest de la Russie d’Europe, la région centrale de l’Oural, la Sibérie méridionale, le long de la voie du Transsibérien, et le sud de la Russie extrême-orientale.

3.3. Pêche

Bien que possédant peu de ports océaniques libres de glaces, la flotte de pêche russe est l’une des plus importantes du monde (3,4 millions de tonnes en 2005 contre 5,6 millions de tonnes en 1992). Environ 60 % des prises russes sont effectuées dans l’océan Pacifique (hareng, carrelet, éperlan, maquereau, morue). En raison de ses eaux froides, la mer d’Okhotsk est l’une des zones de pêche les plus riches de Russie (saumon, crabe du Kamtchatka). Les principales espèces commerciales pêchées dans la mer Baltique sont le hareng et le sprat.

Les grands ports de pêche sont Kaliningrad et Saint-Pétersbourg, sur la mer Baltique, Mourmansk et Arkhangelsk, sur la côte ouest de l’Arctique, Astrakhan, sur la mer Caspienne, et Vladivostok sur la côte du Pacifique. La pêche dans les eaux continentales fournit environ 8 % des prises. La plus grande valeur commerciale revient à l’esturgeon, pêché notamment dans le nord de la mer Caspienne et principale source de caviar dans le monde.

4. Secteur secondaire : mines et industries
4.1. La Russie : un géant énergétique

Le secteur énergétique est le premier secteur d’activité en Russie. L’exploitation des matières premières énergétiques (pétrole et gaz) représente 15 % du PIB et plus de la moitié des recettes d’exportations — 75 % des exportations concernant l’ensemble des matières premières (combustibles, minerais et métaux).

La Russie est le premier producteur mondial (et exportateur) de gaz naturel (avec une production de 0,62 milliards de m3 en 2003). C’est également l’un des premiers producteurs et exportateurs au monde de pétrole (avec une production de 2 970 millions de barils par an). Les autres productions principales concerne le nickel, le lignite, la houille, le minerai de fer, le cuivre, l’or, les diamants, le phosphate et la potasse. Un petit nombre de majors contrôlent le secteur pétrolier, tels que Lukoil ou encore l’entreprise d’État Rosneft ; le secteur gazier est en revanche essentiellement aux mains du monopole Gazprom, majoritairement détenu par l’État fédéral, qui est la plus grande société russe.

L’énorme potentiel énergétique et minier du pays n’est encore que partiellement exploité. L’épuisement progressif de la plupart des gisements pétroliers situés dans la partie européenne du pays (dans le Caucase du Nord et le bassin de la Volga) a obligé la Russie à intensifier l’exploitation des gisements de Sibérie, qui assure désormais environ 70 % de la production. Les perspectives de développement dans le Grand Nord et en Extrême-Orient (gisements off-shore de Sakhaline), très coûteuses (en raison de l’éloignement et des conditions climatiques), requièrent des investissements et des moyens techniques considérables. C’est également le cas pour la mise en valeur des gisements gaziers du Grand Nord (notamment dans la péninsule de Yamal), alors que la production gazière repose sur des gisements de Sibérie occidentale en voie d’épuisement (Medvejié, Urengoï et Iambourg).

Le pétrole et, surtout, le gaz naturel sont devenus dans les années 1970 les principales sources d’énergie du pays. Parallèlement, l’extraction du charbon déclinait mais, compte tenu des réserves importantes que le pays recèle, elle conserve un potentiel considérable. L’énergie hydroélectrique bénéficie aussi des énormes ressources hydrauliques du pays ; les plus grandes installations se situent sur la Volga et sur le Don ainsi que sur les grandes rivières sibériennes (Ienisseï, Angara). Enfin, l’énergie nucléaire, dont le programme de développement avait été stoppé par les autorités soviétiques en 1986 après l’accident de la centrale de Tchernobyl (aujourd’hui en Ukraine), fait l’objet d’un plan de relance (il existe 31 centrales nucléaires situées principalement dans la partie européenne. En 2003, la production annuelle d’électricité s’élevait à 883 milliards de kWh. Diversifiée, elle est à 65 % d’origine thermique, à 19 % d’origine hydraulique et à 16 % d’origine nucléaire.

4.2. Une industrie en difficulté

La structure du secteur industriel est encore fortement marquée par les choix effectués par le régime soviétique, qui avait fait de l’industrialisation, et tout particulièrement des industries lourdes et des industries de l’armement, le principal moteur de la croissance économique et de la puissance militaire. Elle repose ainsi sur la sidérurgie et la métallurgie, qui servent de base à une industrie mécanique et d’équipements de transports (automobile, matériel ferroviaire, aéronautique et aérospatial, armement). Les autres branches les plus développées sont l’industrie chimique et la pétrochimie, l’industrie du bois et ses dérivés, le textile et l’agroalimentaire (conserveries, raffinage du sucre). Le legs soviétique apparaît très déséquilibré, au détriment de l’industrie de consommation, sous-développée et technologiquement limitée. De manière générale, excepté certains secteurs de pointe et de prestige (militaire, aérospatial), la technologie industrielle russe reste encore très inférieure à celle d’autres pays industrialisés, en particulier dans le domaine de l’industrie légère.

La Russie a hérité d’environ 60 % des capacités de production de l’ex-URSS. Son économie demeure dominée par de grandes structures industrielles ; les petites et moyennes entreprises se développent mais peinent à atteindre les standards internationaux. Les principaux centres industriels se situent en Russie d’Europe, autour de Moscou et de Saint-Pétersbourg et dans les grandes villes du bassin de la Volga et de la plaine nord-caucasienne (Rostov-sur-le-Don, Volgograd, Saratov, Samara, Nijni-Novgorod), ainsi que dans l’Oural (Oufa, Magnitogorsk). À l’exception de quelques gigantesques complexes industriels en Sibérie (Novossibirsk, Omsk), les régions orientales ont été traditionnellement cantonnées à l’extraction minière et à la production d’énergie et demeurent largement sous-industrialisées. Les industries de transformation sont concentrées à Moscou, Saint-Pétersbourg, Iekaterinbourg et Nijni-Novgorod. Ces grandes villes ont réussi à tirer leur épingle du jeu lors de la transition en diversifiant et en modernisant leurs industries, contrairement aux centres industriels plus petits, victimes de la spécialisation régionale de l’ère soviétique.

L’ensemble du secteur industriel a subi de plein fouet les conséquences de la transition vers l’économie de marché : entre 1991 et 1997, la production industrielle a diminué de moitié en raison notamment de la baisse de la demande intérieure et du manque de compétitivité des industries russes face à la concurrence étrangère. Même si la Russie dispose d’un socle industriel important, celui-ci apparaît obsolète (technologies dépassées, usure des équipements) et connaît de grandes difficultés de modernisation et de restructuration en raison du manque d’investissements. Aussi le développement du secteur industriel russe nécessite-t-il des investissements massifs (étrangers notamment), dont l’afflux dépend de la finalisation du processus de libéralisation.

4.3. Secteur tertiaire
4.4. Banques
4.4.1. Les réformes du système bancaire

L’introduction de l’économie de marché a nécessité la mise en place d’un système monétaire, bancaire et financier radicalement nouveau. En effet, sous le régime soviétique, la monnaie assurait essentiellement un rôle comptable et, dans le cadre de la planification, n’avait quasiment aucun effet sur l’économie. La libéralisation sous Mikhaïl Gorbatchev, puis Boris Eltsine, s’est traduite par le développement de banques commerciales (privées) — dont le nombre s’élevait à environ 2 600 en 1995 —, tandis que la Banque centrale de Russie a commencé à jouer son rôle de « superviseur ». L’absence d’expertise et de rigueur monétaire, l’opacité des activités bancaires et le fardeau de prêts hasardeux a cependant contribué à alimenter le krach financier de 1998, qui a entraîné une grave crise de confiance tant auprès des investissements étrangers que des particuliers et des entreprises russes. Très fragilisé, le secteur bancaire est en cours de réforme.

Les réformes entreprises sous la présidence de Vladimir Poutine concernent notamment l’adoption de normes comptables internationales et la mise en place d’un système de garantie des dépôts — au milieu des années 2000, la somme conservée « sous leur matelas » par les particuliers était estimée à plus de 40 milliards de dollars. Des mesures visent également à remédier à la faiblesse du crédit bancaire (au début des années 2000, les prêts des banques russes ne représentaient que 12 % du PIB, contre 24 % en Pologne par exemple). En outre, le secteur bancaire, qui compte environ 1 300 établissements au milieu des années 2000, continue d’être dominé par les grandes banques d’État, dont la Sberbank, qui détient plus d’un quart de tous les actifs bancaires russes et les deux tiers des dépôts de particuliers.

4.5. Le rouble et l’inflation

À la suite de la dislocation de l’URSS, la Russie a progressivement remplacé l’ancien rouble soviétique par le rouble russe, également utilisé par d’autres anciennes républiques soviétiques jusqu’en 1993. Alors que, sous le régime soviétique, la circulation du rouble n’était pas autorisée sur les marchés mondiaux et sa valeur par rapport aux monnaies étrangères fixée arbitrairement, la monnaie russe devient librement convertible en 1992, avec cependant des restrictions au change (totalement levées à partir de 2006). Fortement dévalué en 1998, le rouble est depuis relativement stable par rapport à l’euro et au dollar (avec un taux de change moyen en 2007 de 35 roubles environ pour 1 euro, et 25 roubles pour 1 dollar).

L’inflation, alimentée par une politique budgétaire et monétaire laxiste, a culminé en 1992 et 1993 avec des taux respectifs de 1 350 % et 875 %. Stabilisée en 1997 autour de 15 %, elle grimpe à 85 % au lendemain de la crise financière de 1998. Pour la période 2000-2005, elle atteint 12,7 %.

4.6. Services

Parent pauvre de l’économie et de la planification soviétique, le secteur des services marchands (commerce, finance, télécommunications, assurance, publicité, loisirs, etc.) connaît une croissance rapide depuis la libéralisation de l’économie. C’est cependant aussi le secteur le plus exposé à l’économie informelle (mal payés, de nombreux salariés cumulent plusieurs activités non déclarées).

Les services publics ont en revanche beaucoup souffert du processus de privatisation et du désengagement de l’État, en particulier dans les domaines de la santé et l’éducation, avec des coûts sociaux très élevés. C’est le cas également de la recherche scientifique, où les baisses de subventions publiques ont entraîné une importante fuite des cerveaux.

4.7. Tourisme

La Russie possède une grande variété d’attractions touristiques : culturelles et historiques comme les villes de Saint-Pétersbourg et de Moscou, les résidences des tsars près de Saint-Pétersbourg, le circuit de l’Anneau d’or dans les environs de Moscou, ou encore tourisme balnéaire sur la « riviera » russe (stations de la mer Noire) très prisée par les vacanciers russes et étrangers. Les croisières sur la Volga et les voyages en Transsibérien attirent également de nombreux touristes.

Le tourisme a connu un fort déclin à la suite de l’effondrement de l’URSS, avant de rebondir dès le milieu des années 1990. En 2006, le nombre de touristes s’élevait à 20,2 millions. Si les infrastructures existantes demeurent insuffisantes en qualité et en quantité pour permettre une forte expansion touristique, le tourisme constitue une source de devises non négligeable pour la Russie.

4.7.1. Transports

Le système des transports en Russie est fortement marqué par les contraintes géographiques liées à l’immensité du territoire national et au climat ainsi que par des choix historiques. Conçu pendant la période soviétique pour transporter le plus de biens et de personnes à un coût minimum, il se caractérise par la prédominance du transport ferroviaire au détriment du réseau routier, plus coûteux en termes de construction, d’exploitation et d’entretien. Il est globalement beaucoup moins dense que dans la plupart des pays industrialisés.

Le réseau ferroviaire russe s’étend sur 85 542 kilomètres. Il assure plus de 75 % du fret et environ 40 % du transport de passagers, et se place parmi les premiers réseaux du monde en termes de trafic. Surtout dense dans la plus grande partie de la Russie d’Europe, où l’on trouve aussi la plus grande densité démographique et économique, il est en revanche très lâche en Sibérie et en Russie extrême-orientale. Le Transsibérien (9 300 km environ), qui relie Moscou à Vladivostok depuis le début du xxe siècle, joue un rôle stratégique de premier plan, notamment en Sibérie occidentale. Une autre ligne, la Baïkal Amour Magistral (BAM, 4 200 km), achevée dans les années 1980, double le Transsibérien de la Sibérie orientale jusqu’au Pacifique.

Négligé, le réseau routier s’étend sur 537 289 kilomètres, ce qui est relativement peu élevé compte tenu de la superficie du pays. Seulement 67 % des routes sont goudronnées ; il existe peu de routes ayant plus de deux voies de circulation et elles sont souvent de qualité médiocre. En 2000, le nombre de voitures particulières pour 1 000 habitants s’élevait à 140.

Le secteur aérien bénéficie d’une bonne infrastructure (plus de 450 aéroports). Ouvert à la concurrence au début des années 1990, il est dominé par une dizaine de compagnies, dont la compagnie aérienne nationale Aeroflot, toujours majoritairement contrôlée par l’État.

Le secteur maritime russe a été considérablement affaibli, en termes d’infrastructures et de flotte, à la suite de l’éclatement de l’URSS et de la répartition du potentiel maritime entre la Russie, l’Ukraine et les États baltes. Sur la mer Noire, la Russie a conservé le port de Novorossisk et, sur la mer Baltique, ceux de Saint-Pétersbourg et de Kaliningrad. Les principaux ports sur le Pacifique sont Nakhodka, Vostotchni, Vladivostok et Vanino et, sur l’océan Arctique, Mourmansk et Arkhangelsk. Avec ses 3 481 navires, la flotte marchande russe demeure l’une des plus importantes du monde.

Le transport fluvial constitue un secteur en développement. La Volga est la principale voie navigable en Russie et elle assure plus de la moitié des transports fluviaux. La navigation y a été facilitée par la construction de sept grands barrages et des canaux Volga-Don au sud et Volga-Baltique au nord, qui assurent chacun un débouché maritime. Rybinsk, Nijni-Novgorod, Samara, Volgograd et Astrakhan sont les principaux ports fluviaux de la Volga. Rostov-sur-le-Don est un autre port important, sur la mer d’Azov, à l’embouchure du Don. Les ports de Moscou sont reliés à la Volga par le canal de Moscou. En Sibérie, les cours d’eau (Lena, Ienisseï, Ob) sont les seuls moyens de transport dans les régions qui ne sont pas desservies par le chemin de fer. L’Amour, qui coule vers l’est, est la principale voie navigable en Extrême-Orient russe.

Enfin, le transport des matières énergétiques constitue une question cruciale en Russie. Un important réseau de gazoducs et d’oléoducs permet de relier les zones productrices d’hydrocarbures (Sibérie occidentale et septentrionale, région Volga-Oural) vers les foyers de consommation de Russie occidentale et d’autres pays européens — les oléoducs existants apparaissent cependant saturés et nécessitent le développement de nouvelles infrastructures.

4.8. Commerce extérieur

L’éclatement de l’URSS et la chute du régime communiste sont à l’origine de profondes mutations dans le commerce extérieur russe. Dans les décennies qui ont suivi le début de la guerre froide, l’URSS a privilégié les relations commerciales avec les autres pays du bloc communiste en Europe de l’Est et en Asie. Dès les années 1960 cependant, l’URSS et ses principaux partenaires ont dû élargir leurs importations aux pays occidentaux afin d’accéder à des technologies plus avancées et de compenser les insuffisances de l’économie planifiée. Dans les années 1980, toutefois, les autres membres du Conseil d’assistance économique mutuelle (CAEM) assuraient les deux-tiers du commerce extérieur de l’URSS.

La transition vers l’économie de marché s’est traduite par l’ouverture de la Russie à la concurrence du commerce mondial et aux investissements étrangers. Dès le milieu des années 1990, elle pose sa candidature pour l’adhésion à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et met en œuvre en ce sens plusieurs réformes commerciales (suppression des quotas d’exportations et des droits d’importations sur certains biens). Le marché russe conserve cependant des barrières commerciales plus importantes que dans les autres pays industrialisés. En 2007, la Russie était le dernier grand pays, et l’un des rares pays émergents, à ne pas faire partie de l’OMC, son adhésion achoppant notamment sur la question du libre accès des investisseurs étrangers au secteur énergétique russe.

Le commerce russe est en essor depuis les années de la transition. La Russie bénéficie d’une balance commerciale largement excédentaire grâce à ses exportations d’hydrocarbures, amplifiée dans les années 2000 par la hausse des cours des matières premières. En 2006, l’excédent commercial s’élevait à environ 164 milliards de dollars, et permettait de dégager un excédent budgétaire de 8,1 % du PIB. Tandis que la part de la CEI dans le commerce extérieur russe n’a cessé de chuter, l’Union européenne (et en premier lieu l’Allemagne) est devenue le premier partenaire commercial de la Russie ; en particulier, la Russie est le premier fournisseur de gaz de l’UE, et le deuxième fournisseur de pétrole. En effet, le gaz et le pétrole sont le premier poste d’exportation de la Russie (en 2004, les carburants constituaient 50 % des exportations russes) ; les autres exportations concernent le bois et ses dérivés, les métaux, les produits chimiques et les produits manufacturés (armes notamment). La Russie importe principalement des biens d’équipement, des biens de consommation et des produits agroalimentaires (notamment de la viande et du sucre).

5. Histoire
1. Les origines du peuple russe

À l’ère préchrétienne, le vaste territoire, qui va devenir la Russie, est faiblement peuplé de tribus nomades. Le nord, région couverte de vastes forêts et presque totalement inconnue, est habité par des tribus indo-européennes qui sont plus tard désignées sous le nom collectif de Slaves, les ancêtres des Russes. Le sud, beaucoup plus grand et déjà familier des Anciens, comprend une région mal délimitée, la Scythie, située au nord de la mer Noire, qui est occupée successivement par différents peuples : les Cimmériens, d’origine indo-européenne (IXe siècle av. J.-C.), les Scythes, d’origine iranienne (VIIIe-IIIe siècles av. J.-C.) et les Sarmates, peuple indo-iranien (IIIe siècle av. J.-C.-IIe siècle apr. J.-C.). Les marchands et les colons grecs fondent, à partir du VIIe siècle av. J.-C., des comptoirs commerciaux et des villes, essentiellement sur la côte nord de la mer Noire et en Crimée, dans cette région connue alors sous le nom de Chersonèse Taurique et qui devient un protectorat romain en 63 av. J.-C.

1.1. Les premiers habitants

Les mouvements migratoires de peuples exogènes sont facilités par la topographie et par la présence de grandes étendues de plaines ouvertes. Invasions successives, création d’établissements et assimilation de nouveaux éléments ethniques en sont les conséquences. C’est ainsi que, dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, les habitants de Scythie sont remplacés par les Goths, peuple germanique venu de Scandinavie, qui créent un royaume sur la mer Noire (IIIe-IVe siècles). Ils sont ensuite expulsés par les Huns, peuple asiatique turco-mongol, qui conservent le territoire de l’actuelle Ukraine et la région de la Bessarabie jusqu’à la défaite de leur roi Attila à la bataille des champs Catalauniques en Gaule en 451. Viennent ensuite les Avars, les Magyars (Hongrois), puis, à partir du VIIIe siècle, les Khazars, qui restent dans la région jusque vers le milieu du Xe siècle.

Au cours de cette longue période d’invasions, les Slaves du nord-est du Caucase se dispersent. Au sud, ils entrent en contact avec les peuples d’origine iranienne ; au nord, ils se mêlent aux Baltes, aux Finnois, aux Scandinaves. C’est à cette époque que commence à se dessiner la carte de la répartition des populations de la région : les tribus occidentales évoluent graduellement en Moraves, Polonais, Tchèques et Slovaques ; les tribus méridionales en Serbes, Croates, Slovènes et Bulgares slavisés ; les tribus orientales en Russes, Ukrainiens et Biélorusses.

Les Slaves orientaux deviennent des commerçants renommés et le réseau des cours d’eaux qui prennent leur source dans les hauteurs du plateau du Valdaï facilite la création de postes commerciaux, en particulier les villes de Kiev au sud et Novgorod au nord. Les marchandises peuvent ainsi être acheminées de la Baltique à la mer Noire. L’expansion et la plupart des mouvements migratoires des Slaves orientaux se produisent à partir de ces collines ; le contrôle de cette région stratégique est un élément important de la domination russe sur l’est de l’Europe.

1.2. La dynastie de Riourik

Organisés en tribus perpétuellement en conflit les unes contre les autres, les Slaves ne sont dotés d’aucun système unifié. D’après la tradition russe consignée dans la Chronique des temps passés, rédigée entre le XIIe et le XIVe siècle et qui constitue la principale source sur les débuts de l’histoire russe, les conflits internes et les inimitiés entre les Slaves de la région de Novgorod deviennent si violents qu’ils décident de faire appel à un arbitre extérieur, un prince étranger qui pourra les unir en un État fort. Leur choix se porte sur Riourik, un chef scandinave, qui devient le souverain de Novgorod vers 860. Dans le même temps et toujours selon la Chronique, deux autres Vikings, Dir et Askold, prennent le pouvoir à Kiev.

Les Scandinaves, appelés Varègues ou Rous, donnent à la terre qu’ils occupent le nom Rossia ou Russie, c’est-à-dire « terre des Rous ». L’intronisation de Riourik et la dynastie qu’il fonde marquent le début d’une période de consolidation interne et d’une expansion territoriale des Slaves, surtout vers le nord-est et le nord-ouest.

1.2.1. Oleg le Sage et Sviatoslav

Riourik meurt en 879 et son fils Igor lui succède dans la principauté de Novgorod. Igor n’étant encore qu’un enfant, c’est Oleg, un parent de Riourik, qui assure la régence. Le prince Oleg, réalisant la valeur de Kiev, s’empare de la région vers 880 et unifie les deux principautés, établissant sa capitale à Kiev. Il agrandit considérablement le territoire sous domination russe qui, s’étendant de la Neva à la mer Noire, englobe la route commerciale des pays nordiques à la Méditerranée. Il conduit ses troupes jusqu’à Constantinople, où il conclut en 907 un traité commercial avec l’Empire byzantin, complété en 911 par un pacte de non-agression, renouvelé en 944. Les Russes exportent essentiellement de la cire, des fourrures, des esclaves et bénéficient d’une exemption de taxes. Dès lors, les relations culturelles et commerciales avec l’Empire byzantin ne cessent de se développer.

Igor assume le pouvoir à partir de 912 et, à sa mort en 945, sa veuve, Olga, lui succède. Elle commence à instaurer dans toute la Kiévie un réseau administratif pour la collecte de l’impôt que paient les tribus dominées par la principauté, parmi lesquelles les Drevlianes, qui ont assassiné Igor. Mais l’événement le plus marquant de sa régence est sa conversion au christianisme, sous le nom de baptême d’Hélène, vers 957, et l’introduction de cette religion dans la principauté de Kiev. En 964, contrainte par une réaction païenne, elle cède le pouvoir à son fils Sviatoslav, le premier prince de la dynastie riourikide à porter un nom slave.

Faisant de sa capitale, Kiev, une cité prééminente parmi les villes russes, Sviatoslav se révèle être un grand chef militaire et s’attache à renforcer les positions russes dans les régions du Sud. Ainsi, il mène des campagnes contre les Khazars au sud-est (963), contre les Bulgares de la Volga (965) et contre ceux du Danube (968), contre les Petchenègues, des nomades d’origine turque, qui assiègent Kiev en 969. Sviatoslav construit un grand État et, sur le plan intérieur, favorise le développement économique. Il s’appuie sur les boyards qui constituent dans un premier temps une armée mobile et forment progressivement une caste de propriétaires. L’économie de la principauté repose essentiellement sur l’agriculture ; les paysans sont en majorité libres mais souvent victimes d’un fort endettement et de l’arbitraire des boyards.

1.2.2. Vladimir le Grand

Après la mort de Sviatoslav en 972, l’empire est divisé entre ses trois fils, ce qui provoque des conflits dynastiques qui s’achèvent en 980, lorsque le plus jeune, Vladimir, prince de Novgorod, devient grand-prince de Kiev et souverain unique de la Russie kiévienne. Il se convertit au christianisme byzantin en 988 et le baptême collectif des Kiéviens qui suit fait de cette religion la religion officielle du peuple russe. Après avoir répudié plusieurs femmes païennes, Vladimir épouse Anne, sœur de l’empereur byzantin Basile II.

Pourtant, dès ses débuts, l’Église orthodoxe russe diffère de son modèle byzantin. Le culte et l’instruction religieuse y sont pratiqués en slavon, à partir de l’écriture cyrillique introduite par les évangélisateurs des Slaves, Cyrille et Méthode. Bien que placés sous l’autorité canonique du patriarche de Constantinople, le métropolite de Kiev et l’ensemble de l’Église dépendent en fait du grand-prince. Très influencée par la culture byzantine, la Kiévie trouve dans la religion le facteur d’unité politique et culturelle qui lui manque.

1.2.3. Iaroslav le Sage

Vladimir meurt en 1015 et le partage de ses possessions entre ses fils donne immédiatement lieu aux habituels conflits de succession. Son fils aîné, Sviatopolk le Maudit (1015-1019), obtient le pouvoir suprême et, pour affermir sa position, fait assassiner ses demi-frères Boris et Gleb, qui deviennent rapidement des martyrs importants de la religion orthodoxe. Il est à son tour déposé par son frère Iaroslav le Sage, prince de Novgorod. Ce dernier entreprend de reconstituer l’empire de son grand-père Sviatoslav et en 1036, après la mort de son frère Mstislav le Brave qui règne sur Tchernigov et toute la région située à l’est du Dniepr, il devient maître de toute la Russie. Son règne constitue l’âge d’or de la Kiévie. Il dote sa capitale d’édifices magnifiques, dont la fameuse cathédrale Sainte-Sophie, fait ouvrir de nombreuses écoles et édicte le premier code de lois russe, la Rousskaïa Pravda (« la Vérité russe »). Il noue des liens avec l’Occident et marie sa fille, la princesse Anne, au roi de France Henri Ier, en 1051.

1.3. Le déclin de Kiev

Bien que Iaroslav ait essayé de fixer des règles de succession, sa mort en 1054 marque la division de la principauté entre ses fils et le début du déclin de la Kiévie. De partage en partage, la Russie devient une mosaïque d’États insignifiants, presque continuellement en guerre les uns contre les autres. Vladimir II Monomaque, le petit-fils de Iaroslav, essaie une dernière fois d’unifier le pays mais sa mort en 1125 met fin à ses tentatives d’alliances. Ses fils doivent faire face à de nouvelles oppositions. Des principautés défient alors la suprématie de Kiev : la Galicie et la Volhynie au sud-ouest, Tver et Vladimir-Souzdal au nord-est, Smolensk au nord et Novgorod, de loin la plus puissante, située sur un territoire limité par le golfe de Finlande, le lac Peïpous, le cours supérieur de la Volga, la mer Noire et la Dvina septentrionale.

Le déclin de la Kiévie est également accéléré par la rupture des liens commerciaux avec Constantinople à la suite du sac de la ville par les croisés en 1204, ce qui a pour conséquence la migration d’une partie des habitants de Kiev vers le nord. Novgorod, ainsi renforcée, devient une principauté au commerce florissant tourné vers la mer Baltique, siège au XIIIe siècle d’un grand comptoir de la Ligue hanséatique. Kiev perdit bientôt son rôle de centre culturel, une place qui fut reprise par les cités de Souzdal, Vladimir et enfin Moscou, fondée vers 1147 par Iouri Dolgorouki, prince de Rostov-Souzdal. En 1169, André Bogolioubski, le fils de ce dernier, s’empare de Kiev et du titre de grand-prince qui est désormais affecté à sa principauté de Vladimir. L’épisode sonne le glas de la principauté de Kiev.

La Russie devient une fédération de cités-États dispersées, liées par une langue, une religion, des traditions et des coutumes communes, et dirigées par les membres de la vaste maison riourikide, généralement en guerre les uns contre les autres. La menace se trouve également aux frontières : à l’ouest, les Polonais, les Lituaniens et les chevaliers Teutoniques font des incursions régulières sur le territoire russe, constamment soumis au sud aux expéditions des Polovtses, nom donné par les Russes aux Coumans, peuple de nomades turcs. L’un de ces raids est le sujet du poème épique russe le Dit d’Igor et inspirera à Borodine son opéra le Prince Igor.

1.4. L’invasion mongole
1.4.1. La conquête

Au début du XIIIe siècle, un danger bien plus grave vient menacer la Russie. Venues d’Asie, les armées mongoles de Gengis Khan font leur apparition. Les Polovtses appellent les princes russes à leur aide et ceux-ci viennent les secourir contre cet ennemi commun. La coalition russo-polovtsienne subit une déroute totale sur la Kalka, près de la mer d’Azov (aujourd’hui la Kalmious), en 1223. Cependant, les Mongols sont rappelés en Asie par le khan après leur victoire et se retirent aussi vite qu’ils étaient venus. En 1237, Batu Khan, petit-fils de Gengis Khan, ramène vers la Russie orientale ses troupes qui, dans leur marche vers le nord, prennent et détruisent la plupart des villes de la région de Vladimir et Souzdal.

Les armées mongoles sont arrêtées par le terrain difficile de forêts et de marécages situé au sud de Novgorod et Batu Khan est forcé de changer de direction. En 1240, il se dirige vers le sud-ouest et prend Kiev en dépit de la défense désespérée que lui opposent les habitants de la cité. Les Mongols ravagent la Pologne, la Hongrie et s’avancent jusqu’en Moravie. En 1242, Batu Khan établit sa capitale à Saraï sur la basse Volga (près de l’actuelle Volgograd) et fonde la Horde d’Or ou khanat de Kiptchak, jouissant d’une grande indépendance vis-à-vis de l’Empire mongol.

1.4.2. Les modifications ethniques

L’invasion mongole ravage la Russie et est déterminante pour la suite de l’histoire du pays. La domination des Tatars, les descendants des Mongols de la Horde d’Or, détruit les éléments de gouvernement autonome par assemblée représentative qui sont apparus dans quelques cités russes, met un frein aux progrès économiques et fait prendre à la Russie deux siècles de retard par rapport aux pays d’Europe occidentale. Les coutumes, les lois et le gouvernement des Tatars sont partout imposés.

La région de Kiev est presque complètement dépeuplée en raison des massacres et de la fuite vers l’ouest des survivants. Un groupe, influencé culturellement par les Polonais et les Lituaniens, devient les Biélorusses ou Russes Blancs. Un deuxième groupe, formé par la population slave de Kiev et des régions environnantes, devient les Petits-Russes ou Malorusses. La région de la Kiévie, influencée par des langues et coutumes étrangères qui se superposent aux traditions initiales, est appelée Ukraine. Les habitants de la Russie du Nord deviennent le principal groupe de Russes slaves, les Grands-Russes, influencé par les diverses branches de la population finno-ougrienne.

1.4.3. Le tribut payé au khanat

Le nord-ouest de la Russie, épargné par les Mongols, se trouve menacé à la même époque par des envahisseurs venus de l’ouest. Les Suédois traversent la mer Baltique et cherchent à pénétrer dans les territoires de Novgorod. Une armée suédoise débarque sur les rives de la Neva en 1240 et le prince Alexandre prend la tête d’une armée russe pour les repousser. Il défait les Suédois si totalement qu’il est dès lors appelé Alexandre Nevski, c’est-à-dire « de la Neva ». Deux années plus tard, les chevaliers Teutoniques s’avancent à leur tour en provenance de l’ouest. Alexandre Nevski fait traverser à son armée les eaux gelées du lac Peïpous et met les envahisseurs en déroute.

Continuellement sur ses gardes à l’ouest, Alexandre Nevski préfère éviter le risque d’une invasion venant du sud et adopte une politique de soumission envers la Horde d’Or et de conciliation avec le khan. En 1246, il succède à son père André II comme grand-prince de Novgorod et, en 1252, il est investi par le khan comme grand-prince de Vladimir et Souzdal. La plupart des grands-princes russes suivent son exemple, paient un tribut et se considèrent comme vassaux des Tatars.

2. L’importance grandissante de Moscou

Faisant partie de la principauté de Vladimir, la ville de Moscou occupe une position stratégique au carrefour des principales routes commerciales. En 1263, Alexandre Nevski donne Moscou à son plus jeune fils, Daniel. Les ducs de Moscovie se montrent astucieux et travaillent en association étroite avec les khans. Favoris des Mongols, ils peuvent étendre graduellement leurs terres en annexant les territoires voisins. En 1328, l’un des fils de Daniel, Ivan Ier Kalita, obtient des Mongols le titre de grand-prince de Moscovie. Il semble qu’il soit à l’origine de la décision du métropolite de Kiev, Pierre, de s’installer à Moscou en 1326. Ayant ainsi reçu l’approbation de l’Église, les grands-princes de Moscovie commencent à organiser un nouvel État russe.

Au milieu du XIVe siècle, des conflits internes affaiblissent la Horde d’Or. Le grand-prince Dimitri en profite pour mener une révolte contre les Mongols, la première qui réussit. La grande victoire qu’il remporte à Koulikovo, sur les rives du Don, en 1380 et qui lui vaut le surnom de Donskoï, c’est-à-dire « du Don », marque le déclin de la puissance mongole et l’ascension de la Moscovie.

2.1. L’expansion de la Moscovie
2.1.1. Ivan III et Vassili III

La prise de Constantinople par les Turcs ottomans, en 1453, amène l’Église russe orthodoxe à considérer Moscou comme « la troisième Rome », héritière de Constantinople en tant que centre de l’orthodoxie chrétienne. L’aigle à deux têtes de Byzance est incorporé aux armes de la Moscovie et considéré comme le symbole de la sainte Russie. Le mariage du grand-prince Ivan III et de Sophie (Zoé) Paléologue, la nièce de Constantin XI, le dernier empereur byzantin, contribue à investir Moscou du rôle de cité sainte impériale, puisque la principauté hérite par cette alliance des droits impériaux.

Le grand-prince, souverain autocratique plutôt que chef de la noblesse, commence à être appelé tsar. Il agrandit la Moscovie en annexant les États de Novgorod (1478) et de Tver (1485). En 1480, il s’allie au khan de Crimée contre le Grand Khan et profite des conflits internes de la Horde d’Or, désormais divisée en plusieurs khanats, pour refuser de payer le tribut annuel. Trop désorganisés, les Mongols ne peuvent le contraindre à s’exécuter et la domination tatare prend fin à cette date.

Une fois débarrassé des Tatars, Ivan III porte son attention sur la partie occidentale de l’ancienne Russie kiévienne, alors sous domination lituanienne et polonaise. Profitant des troubles occasionnés par la difficile succession de Casimir IV, roi de Pologne et grand-duc de Lituanie, il envahit le territoire lituanien à deux reprises (1492, 1500), avec l’aide du khan de Crimée. À la fin des hostilités en 1503, Moscou contrôle une grande partie de la zone-frontière, et a pris possession de l’État de Viatka et de la principauté de Tver dont l’infortuné prince Michel a jadis conclu une alliance avec Casimir IV.

Le fils d’Ivan III, Vassili III, qui lui succède en 1505, poursuit la même politique d’expansion vers l’ouest. Il annexe Pskov en 1510, prend Smolensk au grand-duc de Lituanie en 1514 et absorbe la principauté de Riazan en 1521. Sur le plan extérieur, les souverains de Moscovie s’attachent donc à l’agrandissement territorial continu de leur principauté tandis qu’ils s’efforcent de formaliser leur pouvoir autocratique sur le plan interne.

2.1.2. Ivan le Terrible

Ivan IV , futur Ivan le Terrible, succède à son père Vassili III en 1533 et devient le nouveau grand-prince de Moscou à l’âge de 3 ans. La régence est d’abord assurée par sa mère, Hélène Glinskaïa. Celle-ci meurt en 1538, laissant l’État aux mains des boyards qui se déchirent en luttes intestines et cherchent à accaparer le pouvoir. Ivan IV atteint sa majorité en 1547 et il est le premier grand-prince moscovite à être officiellement couronné tsar. Il épouse la même année Anastasia Romanovna, de la famille des Romanov.

S’entourant de fidèles conseillers et tenant à l’écart la noblesse en raison des conflits qui ont marqué son enfance, il réunit en 1550 le premier zemski sobor de l’histoire russe, une assemblée représentative, sorte d’états généraux, convoquée de façon irrégulière. Son œuvre réformatrice s’attache à réorganiser le pays et à renforcer sa position autocratique en affaiblissant le pouvoir des boyards et de l’Église.

En 1550, il lance une réforme du système administratif et judiciaire : des directions unifiées sont créées pour les finances, les affaires étrangères et la guerre ; les pouvoirs des voïvodes, les gouverneurs de provinces, sont limités. En 1560, c’est l’administration locale et le système fiscal qui sont réorganisés, notamment au détriment des boyards qui se voient privés des taxes qu’ils ont toujours eu le droit de prélever sur les impôts collectés par eux pour le tsar.

En novembre-décembre 1564, se déroule la « comédie des abdications » : Ivan IV annonce qu’il a abdiqué et quitte Moscou avec une partie de la cour ; mais quelques semaines plus tard, sous la pression populaire, il accepte de remonter sur le trône après s’être assuré un pouvoir absolu. En 1565, il s’attribue la moitié de la Moscovie comme propriété personnelle. Cette réserve de terres, appelée l’opritchnina, devient une entité administrative séparée, gouvernée directement par le tsar, qui la redistribue à ses partisans en récompense de services rendus à titre personnel ou militaire, établissant ainsi un nouveau corps de fonctionnaires, les opritchniki, sorte de « noblesse de service » qui lui est toute dévouée. Lorsque les boyards, mécontents de la diminution de leur puissance, complotent contre lui, Ivan IV n’hésite pas à les mater dans une répression sanglante, ce qui lui vaut le surnom d’Ivan le Terrible.

En 1552, les armées moscovites conquièrent et annexent le royaume tatar de Kazan, et Astrakhan devient un territoire russe en 1556 : la pacification des frontières méridionales et orientales ouvre l’est à la colonisation russe. Les marches de la Moscovie sont alors de plus en plus occupées par des cosaques, pour la plupart des paysans en fuite, dirigés par un hetman, qui se concentrent tout particulièrement dans les bassins du Don et du Dniepr. En 1581, Iermak, l’hetman des cosaques du Don, organise une expédition contre le khan Koutchoum, dans les régions situées à l’est de l’Oural, pour le compte de la riche famille Stroganov, et bientôt la plus grande partie du bassin de l’Ob est sous domination russe, ce qui marque le début de la conquête de la Sibérie.

À l’ouest, Ivan le Terrible mène son armée jusqu’à la mer Baltique, se trouve en guerre contre la Pologne et la Suède à plusieurs reprises et conquiert pour un temps la Livonie. Il conclut plusieurs traités commerciaux avec l’Angleterre, autorisant en 1555 la fondation d’une compagnie commerciale anglaise à Moscou. Il fait également venir auprès de lui de nombreux experts et techniciens étrangers, une pratique qui va devenir courante chez tous les monarques russes. Souvent excessif et cruel, Ivan IV fonde une Russie forte et crée un modèle de pouvoir suprême pour les tsars.

2.1.3. Boris Godounov

Le fils d’Ivan le Terrible, Fedor Ier, malade et simple d’esprit, est dominé pendant son règne (1584-1598) par son oncle Nikita Romanov puis par son beau-frère, le boyard Boris Godounov, deux anciens conseillers de son père.

Boris Godounov poursuit la politique d’expansion qu’a menée Ivan IV et prend notamment aux Suédois une partie de la Carélie, ce qui donne à la Russie un débouché sur le golfe de Finlande. Cependant, le mécontentement des paysans s’accroît en 1597, après la promulgation d’une loi destinée à favoriser le développement de l’agriculture, qui les lie à la terre qu’ils cultivent, créant ainsi un nouveau type de servage.

Fedor Ier, dernier membre de la dynastie riourikide, meurt sans descendance en 1598 et Boris Godounov est élu tsar par le zemski sobor. Bien qu’il ait gouverné avec habileté, son pouvoir se trouve fragilisé par la mort en 1591, dans des circonstances demeurées inexpliquées, du jeune Dimitri, fils d’Ivan le Terrible et de Maria Nagaïa, et dernier héritier légal, mort dont la rumeur le rend responsable. Bientôt, l’apparition de nombreux imposteurs se faisant passer pour Dimitri inaugure une période d’anarchie complète, le Temps des troubles.

2.2. Le Temps des troubles

En 1604, Grégoire Otrepiev, un moine défroqué qui se présente comme Dimitri ayant miraculeusement échappé à ses assassins, obtient l’appui de nobles polonais et lituaniens. Trois mois après la mort de Boris Godounov en 1605, il entre dans Moscou, déposa Fedor II, le fils de Boris, et se proclame tsar. Prenant immédiatement des mesures en faveur des paysans, il mécontente les boyards qui l’assassinent et mettent sur le trône le prince Vassili Chouïski, le « tsar des boyards ». Leur action rencontre l’opposition des cosaques et des paysans, révoltés contre les lois de servage et craignant la sévérité du gouvernement des boyards. Ils se soulèvent en Russie du Sud et se joignent à un deuxième « Faux Dimitri », qui avance déjà sur Moscou.

Dans le même temps, le roi de Pologne Sigismond III, espérant lui aussi s’emparer du trône russe, envahit le pays par l’ouest tandis que la Suède envoie une armée en réponse à la demande d’aide de Vassili Chouïski. Ce dernier est déposé en 1610, malgré le soutien des Suédois, et le trône devient vacant. Un groupe de boyards propose la candidature de Ladislas Vasa, fils de Sigismond III, qui se fait élire tsar et entre dans Moscou accompagné par une armée polonaise. Le pays tout entier est alors en proie à la guerre civile.

Un véritable sursaut patriotique se produit : Kouzma Minine, un boucher de Nijni-Novgorod, réussit à lever au nord-est de la Russie une armée populaire, dont le prince Pojarski prend le commandement. Soutenue par les cosaques, cette armée marche sur Moscou et en expulse les Polonais en 1612. En 1613, le zemski sobor élit tsar Michel Romanov, petit-neveu d’Anastasia Romanovna, la veuve d’Ivan le Terrible. Michel fonde ainsi la dynastie des Romanov qui va régner jusqu’en 1917.

2.3. Le gouvernement des Romanov

Bien que le mécontentement social ait été l’une des principales caractéristiques du Temps des troubles, aucune réforme importante n’est entreprise. Au lendemain de cette période de chaos, les premiers Romanov trouvent un pays en ruine, complètement désorganisé, amputé d’une partie de son territoire et de 50 % de sa population. Leur règne est celui du lent redressement de la Russie.

Michel Fedorovitch (1613-1645) et son fils Alexis Ier (1645-1676) accomplissent une œuvre législative importante. Le premier fait dresser un cadastre et recenser la population dans le but de répartir plus équitablement l’impôt, tout en luttant contre les abus de pouvoir des fonctionnaires provinciaux ; il fait du zemski sobor un conseil national plus ou moins permanent qui donna à la Russie de vagues allures de monarchie parlementaire. Son fils et successeur multiplie les impôts, promulgue de nouvelles lois destinées à renforcer les pouvoirs des propriétaires terriens sur leurs serfs et doit, dans un climat de crise sociale aiguë, réprimer de nombreuses émeutes, dont l’une très violente à Moscou en 1648.

Le code adopté en 1649, qui attache définitivement les paysans à la terre, ne fait qu’augmenter le nombre de serfs en fuite, qui rejoignent pour la plupart les établissements cosaques des basses vallées de la Volga, du Dniepr et du Don. Dès 1667, une grande révolte éclate dans le sud-est de la Russie sous la direction d’un hetman des cosaques du Don, Stenka Razine. Elle est réprimée l’année suivante avec grande difficulté par les forces du tsar conduites par les princes Dolgorouki et Bariatinski. Cette première grande révolte paysanne est l’archétype des soulèvements paysans qui suivront et qui seront toujours dirigés plutôt contre la noblesse terrienne que contre le tsar.

Parallèlement, la Russie progresse en tant que puissance européenne et, dans les centres urbains, l’influence de l’Europe occidentale dissipe enfin l’isolement provoqué par la période d’occupation mongole. En 1654, les cosaques zaporogues d’Ukraine, conduits par l’hetman Bogdan Khmelnitski, se rebellent contre le gouvernement de la Pologne et offrent leur allégeance au tsar Alexis Ier. La Russie est victorieuse dans la guerre qui s’ensuit avec la Pologne. La signature du traité d’Androussovo en 1667, lui fait recouvrer Smolensk (perdue en 1611) et l’Ukraine orientale, y compris Kiev.

Le retour de l’Ukraine hâte les réformes du rituel de l’Église russe. L’Ukraine est un district métropolitain du patriarche de Constantinople et, pour mieux s’intégrer au reste de la Russie, l’Église ukrainienne est amenée à accepter l’autorité du patriarche de Moscou. Dans le but de rapprocher l’Église russe des traditions grecques, Nikon, patriarche de Moscou de 1652 à 1658, introduit des réformes du rituel et commande de nouvelles traductions des Livres saints. Ces initiatives provoquent une véritable rupture au sein de la communauté des fidèles. Lors d’un concile de l’Église en 1666, les dissidents traditionalistes, ou raskolniki, sont déclarés schismatiques. Des millions de ceux que l’on appelle les « vieux-croyants », conduits par l’archiprêtre Avvakoum, se trouvent ainsi exclus d’une participation complète à la vie russe et sont souvent déportés en Sibérie.

C’est sous le règne de Fedor III (1676-1682), fils et successeur d’Alexis Ier, que la Russie remporte sa première guerre contre l’Empire ottoman : le traité de Bakhtchisaraï, signé en 1681, fait de la région située entre le Don et le Dniestr une sorte de zone de transit, destinée à rester inoccupée.

Fedor III meurt sans héritier, et son demi-frère, Pierre, futur Pierre Ier le Grand, est désigné tsar. Mais la demi-sœur aînée de Pierre, Sophie Alexeïevna, réussit à faire nommer co-tsar son frère, le faible d’esprit Ivan V, tandis qu’elle prend le titre de régente. Après l’échec de ses tentatives pour priver Pierre Ier de son droit au trône puis de le faire assassiner avec sa mère Nathalie Narychkine, Sophie est contrainte d’abandonner tous ses pouvoirs en 1689.

3. L’Empire russe

L’arrivée sur le trône du tsar Pierre Ier en 1682 marque le début d’une véritable révolution : l’ouverture de la Russie sur l’Occident et l’accession du pays au rang de grande puissance européenne.

3.1. Pierre le Grand

Pierre Ier veut d’abord achever ses « années de formation » et remet le pouvoir à sa mère jusqu’en 1694. Il en profite pour voyager à travers les pays européens dont la culture l’attire particulièrement et se rend ainsi en Angleterre, en Prusse, aux Pays-Bas. Une fois au pouvoir, il s’efforce de transformer la société russe traditionnelle en l’occidentalisant.

Ses réformes, décrétées massivement vers 1718, entreprennent de réorganiser le pouvoir central en instituant des collèges ministériels et une chancellerie privée, en remplaçant la Douma (assemblée) des boyards par un Sénat en charge de la justice et des finances, tandis qu’au niveau local, l’administration est réorganisée de façon pyramidale. L’impôt cadastral est remplacé par la capitation, plus juste ; les boyards disparaissent progressivement en tant que classe et se fondent dans la noblesse de service. Le saint-synode remplace le patriarcat, faisant du clergé un corps de fonctionnaires et de l’Église une « fille de l’État ». Enfin, corollaire indispensable du succès de ces mesures, une profonde refonte du système éducatif est entreprise, incluant une réforme de l’alphabet, la mise en place de formations professionnelles, la création de différentes académies.

Parallèlement, Pierre le Grand se lance dans une ambitieuse politique d’acquisitions territoriales. Ses plus grandes campagnes militaires se font vers l’ouest et le conflit le plus important, la guerre du Nord (1700-1721), l’oppose à la plus grande puissance baltique de l’époque, la Suède. Le contrôle de la mer Baltique est nécessaire pour la création d’une marine puissante et l’expansion du commerce extérieur russe. En 1700, l’armée russe subit une grave défaite à Narva (aujourd’hui en Estonie), mais les Suédois ne poursuivent pas leur avantage, permettant ainsi à Pierre le Grand de réorganiser ses forces, de renforcer la marine qu’il a créée de toutes pièces pour l’occasion et d’attaquer les bases suédoises en Livonie.

En 1703, le tsar commence la construction de sa nouvelle capitale, Saint-Pétersbourg, symbole de l’ouverture vers l’ouest, située dans les territoires conquis sur la Suède. Il y transfère la cour de Moscou en 1712 et contraint, par plusieurs décrets, la noblesse à s’y fixer. L’armée russe écrase les Suédois à Poltava en 1709 (voir campagne de Poltava) et les Russes établissent leur suprématie sur la mer Baltique. Aux termes du traité de Nystad (septembre 1721), la Russie acquiert la Livonie, l’Estonie, l’Ingrie, une partie de la Carélie, la ville de Vyborg en Finlande et plusieurs îles de la Baltique. À partir de 1722, Pierre le Grand entreprend une série de campagnes contre les Perses ; dès 1723, le littoral de la mer Caspienne est contrôlé par la Russie et l’année suivante, un accord avec les Turcs entérine le partage de la zone (voir Iran).

Fondamentale, la nouvelle domination russe sur l’Europe du Nord déplace vers l’ouest le centre de gravité du pays ; une conception latine du pouvoir succède à la conception byzantine et Pierre le Grand est officiellement proclamé empereur par le Sénat en 1721. L’État moscovite est devenu l’Empire russe.

3.2. Les successeurs de Pierre le Grand

En 1725, la mort de Pierre le Grand ouvre une nouvelle crise de succession. Son héritier direct, le tsarevitch Alexis, accusé de trahison, est mort en prison en 1718. Le trône revient donc à la seconde femme de Pierre, Catherine Ire, couronnée impératrice en 1724, qui règne avec l’aide d’un conseil privé de sept membres limitant les pouvoirs du Sénat. En 1727, le trône échoit à Pierre II, le fils d’Alexis. Âgé alors de douze ans, l’enfant se trouve au cœur d’innombrables querelles de palais qui opposent les grandes familles de la vieille noblesse, de retour dans la gestion des affaires du pays.

Il meurt en 1730 et Anna Ivanovna, fille d’Ivan V, est désignée par le Conseil pour lui succéder. Veuve du duc de Courlande, elle attire à sa cour ses favoris prussiens, institue, en remplacement du Conseil, un Cabinet des ministres plus restreint encore et règne de façon despotique. Son petit-neveu, Ivan VI, un bébé, lui succède en 1740, la régence étant assurée par sa mère, Anna Leopoldovna, la nièce d’Anna Petrovna.

Cependant, une conspiration porte au pouvoir l’année suivante Élisabeth Petrovna, la plus jeune fille de Pierre le Grand, conformément au testament de Catherine Ire. Après cette période de « règne des favoris », elle reprend en main les affaires du pays et une renaissance nationale se produit sous son règne (1741-1762). Réglant la guerre avec la Suède (1742-1743), le traité d’Åbo, signé en 1743, permet à la Russie d’acquérir une partie de la Finlande. L’impératrice s’allie également à l’Autriche et à la France dans la guerre de Sept Ans (1756-1763) contre la Prusse.

Son neveu et successeur, Pierre III de Holstein-Gottorp, rompt avec sa politique extérieure. Admirateur de Frédéric II de Prusse, il conclut avec lui une paix séparée dès son avènement en 1762. Sophie d’Anhalt-Zerbst, sa femme, une princesse d’origine allemande, le fait déposer et assassiner la même année. Elle monte sur le trône sous le nom de Catherine II et demeure connue comme Catherine la Grande.

3.3. Catherine la Grande

Catherine la Grande se pose en successeur de Pierre le Grand et cherche à poursuivre sa politique. Imprégnée de l’esprit des Lumières, admiratrice et amie de Diderot et Voltaire, elle entend régner en philosophe mais ses réformes, souvent en décalage avec son discours, aboutissent de manière générale à un durcissement de la situation intérieure.

En 1763, elle fait annuler les franchises des cosaques et supprime l’hetmanat d’Ukraine ; dans un contexte de crise sociale, elle doit mater les nombreuses révoltes paysannes qui éclatent, dont celle dirigée par le cosaque Pougatchev, qui constitue une sérieuse menace pour le pouvoir. Parti de la région de l’Oural en 1773, Iemelian Pougatchev, qui se fait passer pour le tsar Pierre III, réunit autour de lui de nombreux mécontents, serfs en fuite, ouvriers des mines et des manufactures, et entreprend de suivre le tracé de la Volga, grossissant sans cesse ses rangs. Il n’est arrêté (difficilement) qu’en 1774 et est exécuté publiquement l’année suivante sur la place Rouge.

Sur le plan administratif, l’œuvre de Catherine II s’inscrit dans la lignée de celle de Pierre le Grand : institué en 1775, le découpage de l’empire en 51 gouvernements, supprimant les anciennes provinces, faisait suite aux gouvernements institués par son prédécesseur. En revanche, la tsarine libère l’industrie de la tutelle de l’État, ce qui permet une augmentation considérable des différentes productions et place, au début des années 1780, la Russie au premier rang mondial des producteurs de fonte et de fer. En 1785 est promulguée la Charte de la noblesse, qui a pour effet de renforcer les privilèges de cet ordre et d’accabler les paysans : exemptés d’impôts, dégagés de toute obligation envers l’État, les nobles ont désormais un pouvoir absolu sur leurs paysans, ces derniers étant soumis au règne du plus total arbitraire puisqu’ils se retrouvent privés de tout recours devant l’administration impériale.

Sa politique extérieure sert avec succès les velléités d’expansionnisme de la Russie. Catherine tourne d’abord ses forces contre l’Empire ottoman afin d’acquérir sur la mer Noire les ports en eau libre nécessaires au commerce russe. Les guerres russo-turques de 1768-1774 et de 1787-1791 lui permettent de prendre possession d’une partie de la Crimée puis de tout le territoire à l’ouest du Dniestr ; la Géorgie est annexée en 1783 tandis que Potemkine, favori en titre de la tsarine, est fait prince de Tauride après l’annexion de la Crimée qui a été reconnue indépendante par les Turcs au traité de Kutchuk-Kaïnardji (1774).

La seconde phase des guerres menées par Catherine II se déroule à l’ouest : à l’issue de conventions secrètes conclues avec Frédéric II de Prusse et des trois partages de la Pologne (1772, 1793, 1795), la Russie annexe un territoire de 468 000 km2 et 6 millions d’habitants ; sur le front suédois, le statu quo territorial auquel parviennent les deux pays en 1788 permet de signer enfin la paix en 1790.

Le début de la Révolution française marque un tournant dans la pensée politique de Catherine II et lui fait totalement abandonner ses vues libérales ; en 1793, l’exécution de Louis XVI l’amène à annuler tous les traités signés jusque-là avec la France. En cette fin de XVIIIe siècle, celle qui a été un modèle de « despote éclairé » apparaît comme un véritable rempart de l’absolutisme.

3.4. Paul Ier et Alexandre Ier

En 1796, Paul Ier succède à sa mère. Écarté du pouvoir par Catherine, tenu pour faible, il est animé du désir de venger la mort de son père et commence par prendre des mesures très libérales. Ainsi, il fait abolir la Charte de la noblesse de 1785, améliore le sort des paysans et libère les prisonniers politiques polonais, dont Kościuszko, arrêté après l’insurrection de 1794. En politique extérieure, il se joint à l’Autriche, à la Grande-Bretagne et à l’Empire ottoman dans la deuxième coalition qui se forme contre la France après la prise de Malte par Bonaparte. Mais il est assassiné dans son palais en 1801 à la suite d’une conspiration de la noblesse.

Son fils, Alexandre Ier, a été le petit-fils favori de Catherine la Grande. Acquis aux idées libérales et instruit par le penseur suisse Frédéric César de La Harpe, il débute son règne en amnistiant tous les prisonniers politiques, en rouvrant les frontières et en autorisant les livres étrangers, interdits par son père dans un accès de paranoïa.

Son conseiller Speranski travaille à un projet de réforme de l’État et présente en 1809 un plan préconisant la séparation des pouvoirs et l’établissement d’une monarchie constitutionnelle. Mais devant l’hostilité de la noblesse, dont la Charte de 1785 a été remise en vigueur en 1801, Speranski est écarté en 1812. Alexandre Ier, entraîné dans les guerres étrangères, doit d’ailleurs renoncer à sa politique intérieure libérale.

En 1805, la Russie se joint à la Grande-Bretagne, à l’Autriche et à la Suède dans la troisième coalition contre Napoléon Ier. Après que les armées françaises eurent écrasé la Prusse à la bataille d’Iéna le 14 octobre 1806 et la Russie à Friedland le 14 juin 1807, le tsar opère un renversement d’alliance et conclut avec Napoléon le traité de Tilsit en juillet 1807. Aux termes de cet accord, Alexandre Ier reconnaît la création du grand-duché de Varsovie (voir Pologne), obtient toute liberté d’action contre la Suède et la Turquie en échange de l’aide qu’il apporte à la France contre la Grande-Bretagne. Ainsi, la guerre russo-turque de 1806-1812 lui permet d’obtenir la Bessarabie, la guerre russo-suédoise de 1808-1809 s’achève par l’acquisition des îles d’Åland et de toute la Finlande. En 1813, une guerre contre la Perse (voir Iran) permet à la Russie de s’emparer notamment du Daguestan.

Entre-temps, les relations avec la France se sont détériorées. Prenant prétexte de l’annexion par Napoléon du duché d’Oldenbourg, Alexandre Ier rompt l’alliance de 1807 et la Grande Armée est lancée dans la campagne de Russie en 1812. Les troupes françaises franchissent le Niémen le 24 juin, remportent la bataille de la Moskova le 7 septembre et entrent dans Moscou, abandonnée par les troupes de Koutouzov, le 14 septembre. Mais la ville, défendue par ses habitants, est incendiée dès le lendemain, probablement sur les ordres du général Rostopchine, le gouverneur militaire, et les Français doivent faire retraite. En butte à la faim, au froid et aux attaques continuelles de guérilla, dans un pays dévasté par la politique russe de la terre brûlée, la retraite est une véritable déroute.

Les Français franchissent en catastrophe la Berezina le 27 novembre, poursuivis par les troupes russes qui atteignirent Varsovie en février 1813 et entrent dans Paris le 30 mars 1815, faisant d’Alexandre Ier la figure de proue de l’alliance qui a réussi à renverser Napoléon. En 1815, au congrès de Vienne, la plus grande partie du duché de Varsovie est attribuée à la Russie, qui dote alors le royaume de Pologne d’une Charte constitutionnelle.

La fin du règne d’Alexandre Ier marque le divorce entre les intentions affichées les premières années et la réalité (faite dans les années 1820 de mesures répressives comme la dissolution des loges maçonniques, le renforcement de la censure, l’épuration des milieux universitaires). Pourtant, ces années sont aussi celles d’un rapprochement intellectuel avec l’Europe occidentale, qui se traduit par l’émergence d’une jeune génération nobiliaire et militaire acquise aux idées libérales. Considérant la Russie comme un État despotique à la bureaucratie compliquée et corrompue, peu concerné par la situation des masses opprimées, ces intellectuels se font à former des sociétés politiques secrètes, mettant ainsi en branle le lent processus révolutionnaire.

3.5. Nicolas Ier

Lorsqu’Alexandre Ier meurt — sans descendance — en 1825, le trône revient à son jeune frère, Nicolas Ier. Prenant avantage des hésitations qui se produisent lors de la succession, un groupe de jeunes officiers organise le complot des décabristes pour essayer d’instaurer une monarchie constitutionnelle. Nicolas Ier écrase rapidement la révolte et prend de nouvelles mesures réactionnaires qui ont pour effet d’accroître le mécontentement général, comme l’institution d’une police secrète ou le renforcement de la censure sur toutes les publications et les programmes scolaires.

Après les révolutions de 1848 qui se produisent dans toute l’Europe, Nicolas Ier se lance dans une campagne vigoureuse contre les idées libérales : les chaires universitaires d’histoire et de philosophie, potentiellement dangereuses, sont abolies et le nombre d’étudiants limité à 300 dans chaque université. De nombreux écrivains sont arrêtés, dont certains, comme Fedor Dostoïevski, qui participe au cercle politique de Petrachevski, sont exilés et condamnés aux travaux forcés.

Nicolas Ier s’intéresse également à l’expansion de son empire. Ses activités s’exercent dans trois directions : le sud-ouest, vers la Méditerranée, avec des interventions dans les provinces balkaniques de l’Empire ottoman ; le sud, vers le Caucase et l’Asie centrale ; l’est, en direction de l’océan Pacifique. Une guerre avec la Perse (voir Iran) éclate en 1826 et s’achève deux ans plus tard par l’annexion d’une partie de l’Arménie, dont la ville stratégique d’Erevan. À la même époque, le tsar épouse la cause des révolutionnaires grecs et une flotte russe se joint aux vaisseaux britanniques et français qui détruisent la flotte turque à la bataille de Navarin, le 20 octobre 1827. L’Empire ottoman est défait lors de la guerre russo-turque de 1828-1829 qui s’ensuit et à l’issue de laquelle le traité d’Andrinople (14 septembre 1829) donne à la Russie la suzeraineté sur les peuples du Caucase, et à l’empereur un protectorat et un droit d’intervention sur la Moldavie et la Valachie. Enfin, l’indépendance de la Grèce, acquise en 1830, est d’emblée garantie par la France, la Grande-Bretagne et la Russie.

À la fin de la même année, une importante révolte contre l’autorité russe éclate en Pologne. Le 25 janvier 1831, une Diète polonaise dépose le tsar et met en place un gouvernement provisoire. L’armée russe oblige les rebelles à capituler à Varsovie en septembre et une vague terrible de répression s’abat sur la Pologne jusqu’en 1833 : les universités sont fermées, de nombreux intellectuels sont déportés et le nouveau statut donné à la Pologne en 1832 lui fait perdre toute autonomie et en fait une part intégrante de la Russie.

L’accroissement de la puissance russe dans les Balkans et au Moyen-Orient est bientôt considéré comme une menace par les autres puissances européennes, surtout lorsque les forces russes font leur apparition dans les détroits des Dardanelles et du Bosphore, conformément à un accord secret conclu avec l’Empire ottoman en 1833. La Grande-Bretagne, la France, la Prusse et l’Autriche font bloc pour contrer les projets russes de s’emparer de Constantinople. Lorsque Nicolas Ier envahit les principautés danubiennes en 1853 (voir Roumanie), l’Empire ottoman lui déclare la guerre. Dans la guerre de Crimée (1854-1856) qui s’ensuit, la Russie doit faire face à la coalition des armées britannique, française, sarde et turque et subit une défaite totale.

3.6. Alexandre II

Nicolas Ier meurt en 1855 et la paix est conclue l’année suivante par son fils, Alexandre II, au traité de Paris. La Russie est obligée d’abandonner Kars, dans le Caucase, et une partie de la Bessarabie ; le protectorat russe sur les principautés danubiennes est aboli (voir Roumanie). Cet échec au sud-ouest n’empêche pas l’avancée russe vers l’océan Pacifique et le golfe Arabo-Persique. En 1850, un établissement russe a été installé sur l’estuaire de l’Amour et la partie nord de l’île de Sakhaline est occupée en 1855. Trois ans plus tard, toute la vallée de l’Amour et la côte au sud de la ville de Vladivostok (fondée en 1860) sont annexées. En Asie centrale, avec l’annexion de Tachkent (1865), Samarkand, Kokand, Boukhara (1868) et Khiva (1873), l’empire s’avance presque jusqu’à la frontière de l’Inde.

En politique intérieure, le règne d’Alexandre II est une ère de réformes, nécessaires après la débâcle de la guerre de Crimée. Dans les campagnes, on comptabilise en moyenne 80 révoltes annuelles depuis le début de son règne et une amélioration du statut des paysans devient inévitable. C’est ainsi qu’en 1861, s’appliquant à la moitié de la population rurale, un « statut des paysans libérés du servage » est décrété, libérant près de 20 millions de serfs des domaines privés. Une réforme du gouvernement local devient nécessaire, et les zemstvos ou assemblées de district sont créées en 1864 pour régler les problèmes locaux tels que l’éducation, la santé publique ou les problèmes de transports. Le système judiciaire est réformé, instituant l’égalité de tous devant la loi, le jugement par un jury pour les délits criminels, et garantissant l’indépendance des juges.

Le tsar refuse cependant d’accorder une Constitution ou de mettre en place une assemblée représentative. Les mouvements révolutionnaires, globalement rassemblés sous l’appellation de « nihilistes », prennent de l’importance, adoptent des programmes et des politiques de plus en plus précis. Les narodniki, adhérents du premier mouvement social-révolutionnaire de Russie, travaillent au soulèvement des paysans dans le but de renverser le tsarisme et d’instaurer un communisme agraire ; dans le même courant populiste apparaissent Zemlia i Volia (« Terre et Volonté ») puis, après la scission de 1879, Narodnaïa Volia (« la Volonté du peuple »), dont les membres prônent des méthodes plus radicales, n’hésitant pas à entreprendre des actions terroristes, alors que le groupe Partage noir poursuit la propagande au sein du peuple.

Les activistes révolutionnaires sont également nombreux en Pologne et préparent depuis l’avènement du tsar une deuxième révolte massive contre la Russie, qui éclate en 1863. Violemment réprimée, elle fait perdre à la Pologne les derniers vestiges de son autonomie et donne lieu à une politique de russification encore intensifiée. En Russie, malgré la sévérité de la répression, les revendications sociales s’expriment désormais au grand jour : en 1870, la première grande grève ouvrière du pays éclate à Saint-Pétersbourg, à la Filature de coton de la Neva, tandis que la même année une section russe de la Ire Internationale est formée à Genève, événement qui ne reste pas sans répercussion.

En 1871, la chute en France de Napoléon III, principal adversaire de l’intervention russe dans les Balkans, permet à la Russie d’étendre sa sphère d’influence dans la région. Lorsque la Serbie et le Monténégro se révoltent contre l’Empire ottoman en 1876, la Russie intervient en leur faveur. Alexandre II sort vainqueur de la guerre russo-turque de 1877-1878 et obtient d’importantes concessions lors du traité de San Stefano (mars 1878), dont la création d’une Grande Bulgarie, autonome au sein de l’Empire ottoman mais en fait directement contrôlée par la Russie, ce qui augmente la mainmise russe sur les détroits. Inquiètes de cette situation, les grandes puissances européennes réunies en conférence à Berlin en juillet 1878 refusent de reconnaître la plupart des dispositions du traité de San Stefano (voir Berlin, congrès de).

4. La fin de l’Empire
4.1. Alexandre III

Alexandre II, victime à plusieurs reprises de tentatives d’assassinat, périt le 13 mars 1881 dans l’attentat qu’organisent les membres de Narodnaïa Volia. Son fils, Alexandre III, lui succède et, entouré de ministres conservateurs, institue une censure rigide et une surveillance policière des activités intellectuelles grâce à la création de l’Okhrana, une nouvelle police secrète. Dès août 1881, une loi, qui va rester en vigueur jusqu’en 1917, permet d’imposer l’état de siège.

Les lois de censure amènent, à partir de 1882, à la disparition progressive de la plupart des périodiques de tendance libérale, tandis que le nouveau statut des universités, mis en place en 1884, supprime l’autonomie des établissements et limite l’accès des femmes à l’enseignement supérieur.

Dans le même temps, des programmes de russification sont imposés aux nombreuses minorités ethniques de l’empire, particulièrement en Pologne. Les premières grandes vagues de pogroms contre les juifs éclatent, notamment en Ukraine, durant l’été 1881. La communauté juive est progressivement marginalisée : en 1882, un nouveau statut des juifs est promulgué, leur interdisant la possession de terres et limitant leur droit de résidence ; en 1887, un numerus clausus restreint l’accès à l’université des étudiants juifs ; en 1892, les juifs perdent leurs droits d’électeurs aux doumas.

Par ailleurs, les attributions des zemstvos sont fortement réduites par l’institution, dans les districts de campagne, d’un chef rural qui détient les pouvoirs administratifs et judiciaires (1889), et une loi électorale modifie la représentativité des assemblées au profit des nobles (1890).

Cependant, dans les années 1890, après s’être formés à l’étranger, les premiers cercles marxistes se constituèrent dans la clandestinité en Russie ; déjà le Manifeste du parti communiste de Marx et Engels avait été traduit en russe en 1882. Le programme d’industrialisation intense lancé à partir de 1892 par le ministre des Finances, Sergueï Witte, provoque une forte augmentation du nombre d’ouvriers, public tout trouvé pour les leaders révolutionnaires.

Sur le plan extérieur, la Russie cherche de nouveaux partenaires après que l’Alliance des trois empereurs, conclue en 1873 par Alexandre II avec Guillaume II (Allemagne) et François-Joseph (Autriche-Hongrie), n’est plus renouvelée après l887 pour cause de désaccord entre la Russie et l’Autriche-Hongrie dans les Balkans. Sous l’impulsion du ministre des Affaires étrangères de Giers s’opère un rapprochement avec la France. La visite de la flotte française à Kronstadt en 1891 est suivie d’accords politiques et militaires ; en 1893, la flotte russe vient à Toulon. L’alliance franco-russe est scellée, elle s’accompagne d’investissements de capitaux français en Russie et d’emprunts russes sur le marché financier français destinés à accélérer la modernisation de l’empire.

4.2. Nicolas II

Nicolas II, fils aîné d’Alexandre III, accède au trône en 1894 après la mort de son père, et poursuit la même politique. La Russie offre alors le visage contrasté d’un pays entre progrès et inertie. Au tournant du siècle, les indicateurs économiques sont à la hausse : la Russie est la 5e puissance industrielle mondiale, le 2e producteur mondial de pétrole, la balance commerciale du pays est excédentaire, le Transsibérien en passe d’être achevé (1902), la croissance démographique forte et les grandes villes en pleine expansion.

Cependant, avec 85 % de sa population en milieu rural, le pays demeure essentiellement agricole ; la communauté villageoise, le mir, propriétaire collectivement de la terre et de son exploitation, domine dans les campagnes, appliquant des méthodes archaïques et ne laissant guère de place à l’initiative individuelle. De même, si la croissance industrielle est incontestable, elle est très inégale et laisse à l’écart des pans entiers de l’empire. En outre, la majorité des secteurs les plus modernes dépend des capitaux étrangers. Enfin, si une petite classe de propriétaires terriens fortunés, les koulaks, a pu émerger en milieu rural comme une bourgeoisie aisée l’a fait en milieu urbain, la société russe demeure figée, dominée par un souverain autocrate s’appuyant sur une Église dont il est le chef, une armée la plus nombreuse d’Europe, une noblesse attachée à ses privilèges, une bureaucratie et une police omniprésentes.

Dans le même temps, les oppositions à l’autocratie se renforcent. Au niveau social, les soulèvements paysans et les grèves ouvrières se multiplient. Au niveau politique, les libéraux, partisans d’une monarchie constitutionnelle, qui trouvent un public dans les classes sociales nouvellement apparues, bourgeoisie et classes moyennes, se font plus puissants, tandis que l’opposition socialiste, elle aussi face à un nouveau public, mais souvent en exil et divisée en de nombreux courants, se renforce autour de leaders comme Lénine.

Dans ce climat, Nicolas II s’avère être un monarque faible, facilement dominé par son entourage. Sa femme, Alexandra, née Alice de Hesse, fille du grand-duc de Hesse-Darmstadt Louis IV, lui donne quatre filles et un fils, Alexis, qui souffrait d’hémophilie. Dans leurs vaines tentatives pour trouver un traitement, les monarques sont la proie de charlatans et de fanatiques religieux, parmi lesquels Raspoutine, qui prend à partir de 1905 un véritable ascendant sur la famille impériale, contribuant à la discréditer.

4.2.1. La guerre russo-japonaise et la révolution de 1905

En politique extérieure, les intérêts russes en Mandchourie se heurtent de plus en plus à ceux de l’Empire japonais en pleine expansion, et les frictions aboutissent à une attaque-surprise de la flotte japonaise à Port-Arthur les 8 et 9 février 1904 (voir Russo-japonaise, guerre). Sûr de son armée et de la puissance de son empire, Nicolas II ne redoute pas cette guerre dont il pense même tirer parti pour mater les oppositions intérieures. Néanmoins, dans le souci de s’assurer le soutien populaire, il autorise le zemstvo à se réunir à Saint-Pétersbourg en novembre 1904.

Les demandes de réformes formulées par l’assemblée restent sans écho auprès du gouvernement mais elles sont reprises par les groupes de l’opposition. Les syndicats appellent à une grande manifestation et, le 22 janvier 1905, des dizaines de milliers de personnes se dirigent pacifiquement vers le palais d’Hiver de Saint-Pétersbourg, la résidence du tsar, pour présenter leurs revendications. L’armée ouvre le feu, tuant et blessant des milliers de manifestants. À la suite de ce « Dimanche rouge », des grèves et des émeutes éclatent dans toutes les régions industrialisées de Russie.

Ces événements, combinés aux désastres de la guerre au cours de laquelle la flotte russe est anéantie, amènent le gouvernement à faire des concessions. En octobre, le tsar publie un manifeste rédigé par Witte garantissant les libertés civiques et annonce la convocation d’une Douma législative élue.

Cependant, la vague révolutionnaire ne s’arrête pas pour autant. Des soldats et des marins, dont ceux du cuirassé Potemkine (juin-juillet) à Odessa et de la flotte de Kronstadt (octobre), se mutinent (voir Potemkine, mutinerie du) et une grève générale, accompagnée d’un soulèvement nationaliste paralyse le pays en octobre-novembre. Des soviets ouvriers (conseils) sont formés à Saint-Pétersbourg (26 octobre) et à Moscou (5 décembre) pour poursuivre le mouvement et renverser le tsar dont l’armée a subi une défaite totale face au Japon. Des leaders de l’opposition, comme Lénine en novembre, rentrent d’exil. Le gouvernement lance l’armée contre les révolutionnaires. L’arrestation des membres du soviet de Saint-Pétersbourg, le 16 décembre, provoque, à l’appel du soviet de Moscou dominé par les bolcheviks, une insurrection des ouvriers de la ville qui est écrasée par les contingents de l’armée revenus du front d’Extrême-Orient. Dès le début de 1906, le gouvernement a repris la situation en main.

4.2.2. Les Doumas

Le 6 mai 1906, à la veille de la réunion de la première Douma, le gouvernement publie les Lois fondamentales, ensemble de mesures qui préservent les pouvoirs autocratiques du tsar et restreignent les pouvoirs de la future Douma devant laquelle les ministres ne seront pas responsables.

La Douma, qui se réunit le 10 mai, est dominée par les forces d’opposition : le parti KD (constitutionnel-démocrate), créé peu de temps auparavant par les libéraux, et l’aile modérée des SR (socialistes-révolutionnaires). L’assemblée, qui exige des réformes vigoureuses, est dissoute au bout de deux mois.

Une deuxième Douma, qui enregistre un recul des KD au profit des oppositions de gauche et de droite, se réunit en mars 1907, mais est à son tour dissoute en juin, dans un climat de recrudescence des attentats terroristes.

Une nouvelle loi électorale est alors promulguée. Véritable régression, elle favorise la noblesse terrienne, faisant de 1 % de la population 64 % de l’électorat. Une troisième Douma est élue en novembre 1907, puis une quatrième en novembre 1912, consacrant le renforcement des conservateurs et marginalisant l’opposition d’un point de vue institutionnel.

Pendant ce temps, Stolypine, Premier ministre depuis juillet 1906, entreprend de moderniser l’agriculture. Les différentes mesures prises en 1906-1907, autorisant notamment les paysans à sortir du mir et à partager les terres communautaires, visent à encourager la formation d’une classe de petits propriétaires terriens : le nombre de propriétés privées passe ainsi de 2,8 millions en 1905 à 5,5 millions en 1914. Mais le ministre réformateur est assassiné en septembre 1911, laissant une œuvre inachevée.

4.2.3. La Première Guerre mondiale

« Protectrice des Serbes », la Russie se trouve entraînée dans la Première Guerre mondiale après la déclaration de guerre de l’Autriche à la Serbie qui suit l’assassinat de l’archiduc d’Autriche François-Ferdinand à Sarajevo, le 28 juin 1914. La quatrième Douma, alors en session, se rallie globalement à l’Union sacrée.

Dès le début de la guerre, l’armée russe, encore désorganisée par la guerre russo-japonaise, subit de graves revers, notamment en Prusse orientale où elle est totalement écrasée à Tannenberg (août 1914). La situation s’aggrave en 1915 et la guerre, supposée être brève, commence à faire ressentir ses effets dans l’empire. Sur le front, les difficultés d’approvisionnement et la mauvaise logistique jointes à l’incurie des chefs militaires encouragent les désertions massives.

La guerre devient franchement impopulaire : l’empereur, qui décide de prendre en personne le commandement des armées, arrive sur le front en septembre 1915, accentuant l’impression générale de vacance du pouvoir. L’impératrice Alexandra, guère populaire du fait de ses origines allemandes, est sous l’emprise complète de Raspoutine, qui devient le personnage le plus influent de l’empire, contrôlant jusqu’aux décisions militaires. Sa conduite provoque tant de haine qu’un groupe d’aristocrates, conduit par le prince Ioussoupov et le grand-duc Dimitri, l’assassine en décembre 1916.

De violentes manifestations, liées au manque de charbon et de pain, éclatent à Moscou en février 1917 et les soldats envoyés pour tirer sur les émeutiers se joignent à eux.

À Saint-Pétersbourg, rebaptisée, depuis le début de la guerre, Petrograd en raison de la consonance germanique de son nom, les ouvriers se mettent en grève, paralysant complètement la ville, bientôt rejoints par les soldats mutins. Cette « révolution de février » marque la fin de l’Empire russe : un gouvernement provisoire mis en place quelques jours auparavant par la Douma contraint Nicolas II et son fils à abdiquer le 15 mars 1917. Moins d’une semaine plus tard, la famille impériale est arrêtée.

Voir Révolution russe ; Union des républiques socialistes soviétiques (URSS).

5. La Russie depuis la fin du communisme
5.1. La difficile mise en place de la démocratie

En décembre 1991, l’URSS cesse d’exister : le 8 décembre, les présidents russe, ukrainien et biélorusse entérinent le fait en instituant à sa place une Communauté des États indépendants (CEI), officiellement constituée le 21 décembre par onze des anciennes républiques de l’Union soviétique (à l’exception de la Lituanie, de la Lettonie, de l’Estonie et de la Géorgie). Le 24 décembre, la Russie est reconnue par les Occidentaux comme État continuateur de l’URSS et lui succède au Conseil de sécurité des Nations unies. Dès le lendemain, Mikhaïl Gorbatchev démissionne de la présidence de l’URSS et transmet à Boris Eltsine, président de la Russie, le contrôle de l’armement nucléaire.

Boris Eltsine, leader des réformateurs, est élu président de la Russie au suffrage universel en juin 1991, avec 57 % des voix dès le premier tour, tandis qu’Alexandre Routskoï, ouvertement plus conservateur, est devenu vice-président. Les conservateurs, regroupés autour du président du Parlement, émanation du Congrès des députés du peuple (CDP), Rouslan Khasboulatov, cherchent à contrer Eltsine après le lancement de son programme de réformes économiques radicales au début de l’année 1992.

En décembre 1992, le Parlement refuse de confirmer dans son poste Iegor Gaïdar, principal architecte des plans de réformes gouvernementaux, Premier ministre en exercice depuis juin 1992, et désigne à sa place le « pragmatique » Viktor Tchernomyrdine, membre de longue date du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS), apparaissant comme partisan d’une politique économique moins radicale. Le même mois, la Cour constitutionnelle revient sur la décision prise par le Soviet suprême de l’URSS, avant son autodissolution en août 1991, de suspendre les activités du PCUS, redonnant au parti la possibilité officielle de reconquérir une nouvelle audience.

La Russie se trouve dans une véritable impasse politique, entre une équipe gouvernementale engagée sur la voie d’indispensables réformes et un organe législatif se référant sans cesse à la Constitution de 1977, mise en place durant l’ère brejnévienne et devenue complètement inadaptée. Conservateurs et réformistes arrivent pourtant à un accord sur la tenue d’un référendum en avril 1993, vivement souhaité par Boris Eltsine.

Le 25 avril 1993, 58 % des votants expriment leur soutien à Eltsine, qui remporte ainsi une victoire retentissante, mais demeure empêtré dans les mêmes luttes de pouvoir. En septembre 1993, il suspend de ses fonctions le vice-président Routskoï, accusé de corruption, décision à laquelle s’oppose le Parlement. Le même mois, il publie un décret de dissolution du Soviet suprême en raison de l’obstruction des députés conservateurs aux travaux de l’Assemblée constituante, convoquée après le référendum pour élaborer un nouveau projet de Constitution.

Le Parlement juge contraires à la Constitution les décisions du président et nomma Routskoï à sa place. Une centaine de députés et plusieurs centaines de partisans armés avec à leur tête Khasboulatov et Routskoï occupèrent le siège du Parlement, la « Maison-Blanche », et refusèrent de se disperser. La situation, qui semblait complètement bloquée, évolua le 3 octobre : la tentative des rebelles d’attaquer la mairie et la tour de la télévision d’Ostankino permit au gouvernement de riposter. La Maison-Blanche fut bombardée par les forces loyalistes qui donnent ensuite l’assaut, le 4 octobre. Routskoï et Khasboulatov sont faits prisonniers et accusés « d’organisation de désordre de masse ». Plus de 140 personnes sont tuées au cours de la rébellion.

5.2. La recomposition du paysage politique russe

Cependant, la victoire de Boris Eltsine sur les forces conservatrices est de courte durée. Si le référendum de décembre 1993 sur la nouvelle Constitution, qui augmente ses pouvoirs de président, lui est favorable, les élections législatives qui se tiennent parallèlement voient le triomphe inattendu des partis communistes et ultranationalistes — notamment le Parti libéral-démocrate de Vladimir Jirinovski —, qui forment une opposition « bruns-rouges » aux forces démocratiques. En février 1994, les putschistes de 1991 et les insurgés d’octobre 1993 sont amnistiés par la Douma d’État.

Le gouvernement de Boris Eltsine, déjà affaibli par de nombreuses « affaires » et cherchant à participer au règlement du conflit yougoslave, se trouve bientôt confronté à un nouveau problème en Tchétchénie, dont la situation géographique est stratégique, puisqu’elle contrôle, avec le pipeline en provenance de la mer Caspienne, la route du pétrole de la Russie. Les Russes refusent de reconnaître l’indépendance de la Tchétchénie, proclamée en octobre 1992 par le général Djokhar Doudaïev, qui, devenu président, apparaît de plus en plus comme une menace. Le blocus économique décrété par Boris Eltsine restant sans effet, la Russie entre en guerre avec la Tchétchénie en décembre 1994. L’opération militaire, contre toute attente, entraîne le pays dans un véritable désastre et la violence de l’armée russe suscite l’émotion de l’opinion nationale et internationale. Après avoir fait des milliers de morts dans les deux camps, le conflit ne trouve un règlement provisoire, sous la forme d’un cessez-le-feu, qu’à la veille de l’élection présidentielle, en juin 1996 (voir Tchétchénie, guerres de).

Arrivé en tête au premier tour du scrutin (34,8 % des voix, puis 52 % à l’issue du second tour) et talonné par Guennadi Ziouganov, le leader communiste (32,1 %), Boris Eltsine fait alliance avec le général Alexandre Lebed (14,7 %), le nomme secrétaire du Conseil de sécurité, puis le limoge en septembre de la même année. Ces élections révèlent ainsi la fragilité de la position de Boris Eltsine et de ses alliances politiques, ainsi que les profondes divisions d’une société russe en pleine mutation.

5.3. Une situation économique et politique préoccupante

La situation du pays demeure très préoccupante. Malgré la signature, en octobre 1996, d’un accord de paix avec les nationalistes, les tensions restent vives en Tchétchénie. Les retards importants dans le paiement des salaires des fonctionnaires alimentent une forte agitation sociale, tandis que les problèmes de criminalité, liés à l’essor de la mafia russe, entretiennent un climat d’insécurité. Sur le plan politique, la santé précaire du président ravive les rivalités entre le clan Tchernomyrdine, les réformateurs — Tchoubaïs, Nemtsov — et les « oligarques », dont le financier Berezovski.

Sur le plan extérieur, la Russie, devenue membre du G8 (composé des pays du G7 et de la Russie), enregistre certains succès, notamment lors de la résolution de la crise irakienne en 1997. Ses tentatives de rapprochement avec la Chine et le Japon ne donnent, en revanche, guère de résultats et elle doit accepter, en juillet 1997, l’extension de l’OTAN à certains pays de l’ancien pacte de Varsovie — Pologne, Hongrie et la République tchèque. Avec l’Alliance atlantique, la Russie signe un acte fondateur prévoyant la création d’un conseil conjoint afin de discuter des problèmes de sécurité communs aux deux partenaires. Elle réussit également à renforcer son influence parmi les États de l’ex-URSS, notamment la Biélorussie et l’Ukraine, et à défendre les intérêts des russophones de Lettonie, mais doit faire face, en Asie centrale et en Transcaucasie, à la concurrence, principalement économique (pétrole de la Caspienne) des États-Unis, désormais très présents dans ces régions.

Limogé en mars 1998, Viktor Tchernomyrdine est remplacé par Sergueï Kirienko, membre du courant réformateur, lui-même limogé dès le mois d’août, tandis que les postes sont redistribués entre les différents clans. En mai 1998, le nouveau gouvernement doit affronter une crise sociale (mouvement des mineurs de Sibérie réclamant le paiement de leurs salaires) et financière (chute du rouble et hausse brutale des taux d’intérêt) qui conduit le FMI, la Banque mondiale et le Japon à accorder à la Russie, contre l’engagement de réduire de moitié le déficit budgétaire, une aide de 22,6 milliards de dollars, étalée sur 1998 et 1999, dont l’objectif est d’éviter la dévaluation du rouble (qui s’effondre les mois suivants).

En juillet 1998, les restes du tsar Nicolas II et d’une partie de sa famille, exécutés par les Bolcheviks en 1917, sont inhumés dans la forteresse Pierre-et-Paul de Saint-Pétersbourg.

5.4. La Russie et les pays occidentaux

En août 1998, la crise s’accentue avec la chute de la Bourse et la crise bancaire. Rappelé par Boris Eltsine, Viktor Tchernomyrdine n’est pas investi par la Douma qui lui préfère Evgueni Primakov, ministre des Affaires étrangères depuis janvier 1996 et ancien chef du contre-espionnage ; celui-ci lance un plan anti-crise et obtient un accord de réaménagement de la dette avec le Club de Londres. Toutefois, les retards de paiement entraînent une mise en garde des créanciers privés et publics et la suspension de l’aide par l’Union européenne, qui veut protester contre les blocages administratifs. Le troc et le paiement en nature deviennent pratique courante, notamment pour remplacer les salaires.

En politique intérieure, les problèmes de santé de Boris Eltsine, par ailleurs mis en cause avec sa famille dans des « affaires », relancent les spéculations sur son remplacement. Devenu trop populaire, Primakov est remplacé en mai 1999 par Sergueï Stepachine, plus docile. Au même moment échoue une tentative d’impeachment (destitution) du président par la Douma. En politique étrangère, des discussions sur les Kouriles laissent la situation en l’état, tandis qu’une déclaration est signée avec la Biélorussie en vue d’une union entre les deux pays. Lors de la crise du Kosovo (printemps 1999), la Russie condamne fermement l’« agression » de l’OTAN, avec qui elle gèle sa coopération et tente une médiation politique, menée par Tchernomyrdine. Un plan de sortie de crise préparé au sein du G8 est finalement accepté par Slobodan Milošević en juin 1999.

5.5. L’ère Poutine
5.5.1. Un succès électoral sur fond de guerre en Tchétchénie

Limogé en août 1999, Stepachine est remplacé par le chef des services secrets Vladimir Poutine. Parallèlement, la tension monte au Daguestan où des fondamentalistes islamistes, infiltrés de Tchétchénie (voir guerres de Tchétchénie), s’affrontent aux forces fédérales. Attisé par une série d’attentats en Russie, attribués aux Tchétchènes, le conflit s’étend en septembre sur leur territoire. Refusant toute ingérence internationale dans ce qu’elle considère comme une « opération anti-terroriste », Moscou se livre à une guerre sans merci et s’empare de Groznyï, la capitale tchétchène, en février 2000. Les Russes ne contrôlent pas pour autant la Tchétchénie, où les rebelles indépendantistes continuent leur guérilla en attendant l’ouverture des négociations.

Condamnée par la communauté internationale en raison des atrocités commises contre la population civile, cette guerre vaut pourtant à Poutine, inconnu jusqu’à sa nomination, une forte popularité dans son pays, qui lui assure la victoire aux élections législatives de décembre 1999. Le Parti communiste (24,5 % des voix) devance la liste « Unité » soutenue par le Kremlin (23,8 %), mais celle-ci, grâce aux voix de « l’Union des forces de droite » (SPS) et à celles d’une bonne partie des 105 « indépendants », dispose de la majorité à la Douma, pour la première fois depuis 1991. Lors de l’élection présidentielle de mars 2000, anticipée en raison de la démission de Boris Eltsine en décembre 1999, Vladimir Poutine remporte 52,52 % des suffrages, dès le premier tour.

5.5.2. Les premiers pas de Vladimir Poutine

Le deuxième président élu de Russie, dont le slogan de campagne affiche « la démocratie, c’est la dictature de la loi », entend bien préserver l’intégrité territoriale du pays — en décembre 1999, des accords frontaliers historiques sont passés avec la Chine — et profiter d’une situation économique (en apparence) assainie, quoique la population russe souffre toujours d’une grande pauvreté. En mai 2000, Mikhaïl Kassianov, ancien ministre des Finances et vice-Premier ministre, est nommé Premier ministre.

Vladimir Poutine s’efforce de mettre en place un régime plus centralisé en créant, en juin 2000, 7 « super-régions », qui viennent chapeauter les 89 subdivisions administratives existantes. Cette réforme de la structure fédérale, qui réduit le rôle et le pouvoir des gouverneurs de régions et des présidents des républiques autonomes en les plaçant directement sous le contrôle du Kremlin, vise aussi à contrôler l’application de la loi fédérale et à empêcher ses violations.

Au plan international, la Russie renoue ses relations avec l’OTAN, ratifie le traité START II et celui d’interdiction des essais nucléaires, tout en réaffirmant avec force sa doctrine de dissuasion nucléaire et en rejetant le projet américain de bouclier antimissiles présenté par Bill Clinton lors d’une visite officielle du président américain à Moscou. L’opposition à ce projet accélère l’évolution de la politique étrangère du pouvoir russe, qui privilégie les liens avec l’Asie, en mettant notamment l’accent sur les relations avec l’Inde et la Chine, face à la « domination des États-Unis ».

En Tchétchénie, le pouvoir fédéral entend « normaliser » une situation qui demeure cependant très critique. La pression des rebelles tchétchènes reste forte tandis que des attentats ont lieu en Russie, attribués par Moscou aux indépendantistes. Le conflit tchétchène vaut d’ailleurs au Kremlin d’être condamné par l’ONU. Officiellement, la région est pacifiée. Akhmad Kadyrov, chef religieux tchétchène pro-russe, est nommé au poste d’administrateur en juin 2000.

5.5.3. Une popularité à toute épreuve

Le naufrage dans la mer de Barents d’un sous-marin nucléaire en août 2000 (qui a entraîné la mort des 118 marins) met au jour la précarité de la Flotte du Nord russe, qui, selon certains spécialistes, ne fait plus l'objet de contrôles réguliers par manque de moyens financiers. Les médias russes et une partie de l'opinion dénoncent l'opacité et le caractère contradictoire des informations officielles données sur cette catastrophe, l'inaction et le manque de sensibilité du chef de l'État et l'incapacité de la Flotte du Nord à porter secours au sous-marin. Surtout, ce naufrage marque symboliquement un déclin de la puissance militaire russe tout comme, en mars 2001, la destruction programmée de la station Mir est apparue comme un affaiblissement de la Russie dans le domaine de la conquête spatiale.

En janvier 2001, Vladimir Poutine confie aux services de sécurité russes la direction des opérations en Tchétchénie. Le FSB (ex-KGB dont est issu Poutine) est ainsi censé remplacer progressivement une armée en pleine crise. Toutefois, face à l’enlisement du conflit, la réduction des troupes russes en Tchétchénie doit être suspendue dès le mois de mai 2001. Loin d’être défaits, les indépendantistes tchétchènes continuent de harceler les forces fédérales par de nombreuses actions de guérilla. En juillet 2001, à la suite de la découverte et de la dénonciation d’exactions commises par les militaires russes (exécutions sommaires, torture, enlèvements, disparitions), Vladimir Poutine doit reconnaître les « abus » de son armée.

Sur le plan de la politique intérieure, le président russe poursuit sa lutte « anti-corruption » en s’attaquant aux oligarques de l’ère Eltsine, ces hommes d’affaires qui ont amassé des fortunes lors des privatisations opaques des années 1990. Il s’en prend en particulier aux magnats de l'économie des médias, tels que Vladimir Goussinski, directeur de la chaîne de télévision indépendante NTV, particulièrement critique sur la guerre de Tchétchénie, et Boris Berezovski, propriétaire de la chaîne TV6. En avril 2001, le géant gazier Gazprom, dont l’actionnaire majoritaire est l’État, prend le contrôle de NTV, entraînant aussi la fermeture du journal Segodnya et le renvoi des journalistes du magazine Itogy. La chaîne TV6 est contrainte de fermer en janvier 2002. Opérée au nom de la stabilité économique et de la lutte contre la corruption, cette mainmise sur les médias porte gravement atteinte à la liberté et au pluralisme de l’information en Russie. Elle s’accompagne en outre d’un renforcement du contrôle du Kremlin sur les partis politiques par l’adoption en juillet 2001 d’une loi limitant le nombre de partis politiques. Visant à assurer la stabilité politique dans un pays caractérisé par le fractionnement des forces politiques, cette loi aboutit à l’interdiction d’environ 90 % des quelque 180 formations politiques existantes.

En dépit de ces mesures contestables, de la gestion catastrophique du drame du Koursk, des difficultés économiques et de l’enlisement de la guerre en Tchétchénie, Vladimir Poutine continue de bénéficier globalement du soutien d’une majorité de la population.

5.5.4. La Russie dans le concert des nations

La place de la Russie au sein de la communauté mondiale change fondamentalement au lendemain des attentats du 11 septembre. Engagées totalement dans la campagne internationale menée contre le terrorisme, les autorités russes collaborent étroitement avec les États-Unis en Afghanistan. L’engagement de la Russie dans la lutte contre le terrorisme international prend toutefois essentiellement la forme d’une guerre acharnée contre les nationalistes tchétchènes, accusés d’être liés au réseau Al Qaida. Alors que la diplomatie occidentale tend à retirer son soutien à la cause indépendantiste tchétchène, la Russie se rapproche fortement des pays occidentaux. En mai 2002, les États-Unis et la Russie signent plusieurs accords, portant notamment sur la réduction de leurs arsenaux nucléaires, tandis qu’est créé un conseil conjoint OTAN-Russie.

Alors qu’en janvier 2002, l’état-major russe affirme avoir remporté la victoire en Tchétchénie, les attaques des rebelles tchétchènes contre les forces russes et les responsables tchétchènes pro-russes se multiplient tout au long de l’année qui suit, de même que les opérations militaires menées contre la guérilla. En août 2002, notamment, plus de 100 soldats sont tués dans le crash d’un hélicoptère russe abattu par les indépendantistes. Le conflit tchétchène se radicalise encore en octobre 2002, lorsqu’un commando tchétchène prend en otage plus de 700 spectateurs dans un théâtre de Moscou. Dirigé par Movsar Baraïev (23 ans), le commando, composé d’une cinquantaine de membres, réclame la fin des combats et le retrait des troupes russes de Tchétchénie. La prise d’otages se conclut tragiquement dans la nuit du 25 au 26 octobre par l’assaut des forces spéciales russes. Tous les preneurs d’otages sont tués ainsi que plus de 100 otages, décédés des suites de l’inhalation d’un gaz paralysant utilisé lors de l’assaut. Les circonstances dans lesquelles s’est déroulé l’assaut créent de vives polémiques en raison notamment de la brutalité de l’opération, de la nature du gaz utilisé et de l’inefficacité des secours.

5.5.5. La mainmise du Kremlin sur la vie politique russe

À l’approche des élections législatives de décembre 2003 et du scrutin présidentiel de 2004, Vladimir Poutine entend consolider son pouvoir. Afin de normaliser la situation en Tchétchénie, il organise en mars 2003 un référendum auprès de la population de la république séparatiste sur l’adoption d’une nouvelle Constitution qui affirme l’appartenance de la république à la fédération de Russie. Caractérisé par un taux de participation massif (plus de 85 %) et par un plébiscite en faveur de la nouvelle Constitution (96 % de « oui »), ce référendum suscite de vives critiques parmi les observateurs russes et étrangers quant à sa légitimité (irrégularités, pressions exercées sur les électeurs).

Le pouvoir de Vladimir Poutine sort renforcé des élections législatives de décembre 2003, qui voient la formation pro-présidentielle, Russie unie, obtenir près de la moitié des sièges à la Douma. Ce scrutin est marqué par la défaite du Parti communiste qui, pour la première fois dans l’histoire du pays, n’est pas en tête des élections. Il est également marqué par le net recul des partis libéraux et par une percée remarquable des partis nationalistes. Pour les observateurs internationaux, ces élections, qui n’ont pas assuré à toutes les formations politiques un accès équitable aux médias audiovisuels (désormais contrôlés par l’État), constituent une régression du processus démocratique en Russie.

À quelques semaines de l’élection présidentielle de mars 2004, Vladimir Poutine crée la surprise en annonçant la dissolution de son gouvernement et la nomination d’un nouveau Premier ministre, Mikhaïl Fradkov, inconnu du grand public. Le limogeage de Mikhaïl Kassianov, ancien ministre des Finances sous Boris Eltsine, peut s’inscrire dans la « chasse aux oligarques » menée par le président russe. Il s’agit aussi de constituer autour de lui une équipe d’hommes fidèles.

C’est avec 71,91 % des suffrages que Vladimir Poutine est réélu le 14 mars 2004 pour un second mandat de quatre ans. Son principal rival, le communiste Nikolaï Kharitonov, recueille seulement 13,80 % des suffrages. Le président sortant peut certes faire valoir des résultats économiques très satisfaisants dans la mesure où l’économie de la Russie a progressé d’au moins 5 % durant chaque année de son premier mandat. Les observateurs internationaux et l’opposition russe dénoncent toutefois une campagne électorale biaisée par une couverture médiatique qui a considérablement favorisé le candidat Poutine.

5.5.6. La superpuissance énergétique

Forte de son redressement économique fondé sur ses exportations de gaz naturel et de pétrole, la Russie fait de l’énergie l’instrument principal de sa politique étrangère. Face aux velléités d’émancipation des pays de l’ex-URSS (l’« étranger proche » de la Russie) — d’abord en Géorgie (« révolution des roses » conduite par Mikhaïl Saakachvili en novembre 2003), puis en Ukraine (« révolution orange » de décembre 2004 portant au pouvoir le leader pro-occidental Viktor Iouchtchenko) —, la Russie mène une « guerre du gaz » contre l’Ukraine (2005) — puis contre la Biélorussie (2006). Tandis que l’Occident, et en particulier les États-Unis, pointent les reculs de la démocratie en Russie, Vladimir Poutine accuse les États-Unis de vouloir imposer un monde « unipolaire » (Conférence de Munich sur la sécurité en février 2007) et mène une politique nationaliste offensive. Il s’oppose violemment au projet de déploiement d’un système de défense antimissiles en République tchèque et en Pologne (pour contrer la menace d’une éventuelle attaque iranienne). Enfin, il se montre très hostile à la demande d’’intégration de la Géorgie et de l’Ukraine à l’OTAN.

Parallèlement, à l’intérieur, l’État renforce considérablement sa présence dans le secteur énergétique et, grâce aux bons résultats économiques, lance plusieurs grands projets nationaux prioritaires (santé, éducation, logement et agriculture) tout en mettant l’accent sur les questions de sécurité (lutte contre la criminalité et la corruption, modernisation des forces armées). Au terme de son second et, conformément à la Constitution, dernier mandat présidentiel, Vladimir Poutine, crédité de 70 % d’opinions positives, s’emploie à conserver le pouvoir. Les élections législatives de décembre 2007, jugées inéquitables par les observateurs internationaux en raison de la partialité de la couverture médiatique et des réformes de la loi électorale affaiblissant les partis d’opposition, se soldent par la large victoire de la formation présidentielle Russie unie (65 % des suffrages), conduite par Vladimir Poutine lui-même. Candidat officiel de la coalition des quatre principaux partis au pouvoir (Russie unie, Russie juste, Parti agraire et Force citoyenne), son dauphin désigné, Dmitri Medvedev, remporte sans surprise le scrutin présidentiel du 2 mars 2008 avec près de 70,3 % des suffrages dès le premier tour. Investi le 7 mai 2008, Dmitri Medvedev fait de Vladimir Poutine son Premier ministre, inaugurant ainsi un nouveau pouvoir bicéphale à la tête de la Russie.