Révolution russe de 1917
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Révolution russe de 1917
3. Révolution de Février
1. Les Cinq Jours

La révolution de 1917 se développa à partir d’une importante vague de grèves qui secoua Petrograd pendant le mois de février. L’hiver avait été particulièrement rigoureux. L’institution des cartes de ravitaillement, la pénurie alimentaire, la lassitude face à la guerre furent les causes immédiates de cette réaction populaire spontanée. Le 23 février, des rassemblements et des manifestations eurent lieu pour réclamer du pain. Ces mouvements furent soutenus par les quelque 90 000 hommes et femmes qui étaient en grève dans les usines de la capitale depuis le 14. Les accrochages avec la police furent nombreux, mais les ouvriers refusèrent de se disperser et continuèrent à occuper les rues. La tension monta progressivement, mais on ne déplora aucune victime.

Le jour suivant, le 24 février, l’agitation grandit, touchant la moitié de la population ouvrière de Petrograd. Les slogans devinrent plus audacieux. « À bas la guerre ! », « À bas l’autocratie ! ». Le 25 février, les grèves se généralisèrent dans la capitale. Pendant ces deux jours, de violents affrontements avec la police firent des victimes des deux côtés. La redoutable troupe des cosaques, venue renforcer la police, montrait peu d’enthousiasme à disperser les manifestations. Les ouvriers s’armèrent en pillant les postes de police.

Le 26 février, les troupes de la garnison de Petrograd furent appelées par le tsar pour mater la révolte. Quand les ouvriers et les soldats se retrouvèrent face à face dans les rues, les ouvriers essayèrent à plusieurs reprises de fraterniser avec les troupes. Mais celles-ci tirèrent sur ordre, tuant plusieurs personnes. Malgré cette tuerie, les ouvriers, qui tentaient de s’enfuir, n’abandonnèrent pas les rues. Dans la nuit du 26 au 27, les régiments qui avaient tiré sur la foule se mutinèrent et rejoignirent les insurgés, qui purent ainsi s’armer. Le tsar avait dissous la douma le 26 février. Les députés élurent un comité provisoire chargé d’agir à la place de la douma.

Le jour même, la révolution triompha. Les uns après les autres, les régiments de la garnison de Petrograd se rangèrent aux côtés du peuple. En vingt-quatre heures, la totalité de la garnison, à peu près 150 000 hommes, rejoignit la révolution. Les soldats et les ouvriers prirent alors ensemble le contrôle de la ville. La révolte fit 1 500 victimes. Les premières élections au soviet des ouvriers de Petrograd eurent lieu le 27 février dans plusieurs usines, sur le modèle du soviet de 1905, formé pendant la révolution de cette année-là, à la fin de la guerre russo-japonaise (1904-1905). Le gouvernement impérial fut rapidement dissous : le 2 mars, Nicolas II abdiquait au profit de son frère, Michel, lequel, le lendemain, renonça au trône. Le tsarisme était mort.

2. Un pouvoir mal partagé

Le pouvoir politique passa aux mains de deux nouvelles institutions, le soviet des ouvriers et des soldats de Petrograd, d’un côté, et le Gouvernement provisoire formé par le comité provisoire de la douma, de l’autre. Leur concurrence de plus en plus dure causa des tensions croissantes entre les différents acteurs de la révolution.

2.1. La soumission du soviet de Petrograd

Le soviet, composé d’ouvriers et de soldats élus dans les usines et les régiments, mit immédiatement sur pied une commission pour régler les problèmes d’approvisionnement en nourriture de la capitale. Il plaça des détachements de soldats révolutionnaires dans les bureaux du gouvernement et ordonna la libération de milliers de prisonniers politiques. Le 1er mars, il ordonna l’arrestation des ministres de Nicolas II et commença la publication d’un organe officiel, Izvestia (« Information »).

Le 2 mars, il émit son célèbre ordre (prikaz) n° 1 : les soldats et les marins devaient désormais se soumettre à l’autorité du soviet et de ses comités pour toute question politique. Ils devaient obéir exclusivement aux ordres qui n’entraient pas en conflit avec les directives du soviet et devaient élire des comités qui auraient le contrôle exclusif de l’armement. En service, ils devaient observer une discipline militaire stricte, mais les officiers n’avaient pas le droit d’adopter une attitude dure et méprisante ; les conflits entre les comités de soldats et les officiers devaient être présentés au soviet qui prendrait les dispositions nécessaires. Hors service, les soldats et les marins jouissaient de tous les droits civils et politiques ; le salut aux officiers fut aboli.

Mais, dès le 6 mars, le Gouvernement provisoire rappela aux soldats qu’ils devaient obéir aux officiers. L’ordre n° 1 fut officiellement annulé : cet exemple démontrait l’existence d’un double pouvoir qui, déjà, avait du mal à s’accorder.

La majorité des membres du soviet était composée de mencheviks et de sociaux-révolutionnaires. Les mencheviks envisageaient une période de développement capitaliste et une démocratie politique complète comme condition préalable à l’établissement d’un ordre socialiste. Dans l’ensemble, ils étaient favorables à la poursuite de la guerre, tout comme la plupart des dirigeants sociaux-révolutionnaires, dont le parti aux aspirations socialistes issu de la paysannerie.

Sous la direction de cette majorité modérée, le soviet de Petrograd reconnut le Gouvernement provisoire comme l’autorité légale de Russie. La plupart de ses membres, persuadés que la Russie révolutionnaire devait faire une guerre de défense contre l’Allemagne impérialiste, ne voulaient pas compromettre l’effort de guerre. Les partis de la classe ouvrière, comme tous les autres partis, avaient été surpris par la rapidité de l’effondrement total du régime et par la révolution. Ils étaient par conséquent dans l’impossibilité d’offrir aux ouvriers et aux soldats du soviet une direction politique forte.

Même les membres du parti bolchevique, une branche radicale du parti ouvrier social-démocrate russe, qui, dans un sens, se préparaient à la révolution depuis le début des années 1900, n’avaient pas pris conscience de son imminence et n’avaient fait aucun plan pour tirer profit de la situation. Les bolcheviks ne représentaient d’ailleurs à ce moment qu’une minorité au soviet de Petrograd.

2.2. L’affirmation impossible du Gouvernement provisoire

Le 28 février, le comité provisoire de la douma annonça qu’il prenait en charge le retour à l’ordre et, le 1er mars, il plaça ses commissaires (représentants) à la tête des ministères.

Le 2 mars, il forma un gouvernement provisoire présidé par le prince Gheorghi Ievghenievitch Lvov, avec des députés de la douma et un élu du soviet, le dirigeant socialiste Aleksandr Fedorovitch Kerenski. À part lui, le Gouvernement provisoire était composé des mêmes dirigeants libéraux qui formaient le bloc progressiste de la douma en 1915. Le Premier ministre, le prince Lvov, était un riche propriétaire terrien, membre du parti démocrate constitutionnel (les KD ou cadets), qui préconisait l’établissement immédiat d’une monarchie constitutionnelle puis d’une république.

Mais le prince Lvov n’était qu’un prête-nom ; le personnage le plus important du Gouvernement provisoire jusqu’en mai fut Pavel Milioukov, le ministre des Affaires étrangères et le dirigeant principal du parti des cadets depuis sa création en 1905. Il fut le principal responsable de la politique du gouvernement qui voulait une Russie capitaliste et libérale. Kerenski, ministre de la Justice, qui avait animé le groupe des troudoviks (« travaillistes ») à la douma, fut le seul représentant des socialistes modérés au Gouvernement provisoire.

Après le succès de Petrograd, la révolution s’étendit à tout le pays selon les mêmes modalités que dans la capitale : deux systèmes parallèles de gouvernement furent créés, les soviets fonctionnant aux côtés des autorités qui étaient en relation avec le Gouvernement provisoire. Les soviets, plus efficaces, se multiplièrent et gérèrent les affaires locales, devenant ainsi des centres de discussion.

Reconnu par le soviet de Petrograd et par le commandement de l’armée et de la marine, le Gouvernement provisoire jouit d’abord d’une grande popularité. Il dispersa la police tsariste, restaura la liberté d’opinion, de presse et d’association, et abolit les lois de discrimination ethnique et religieuse. Il reconnut aussi à la Pologne le droit d’être un État libre et indépendant. Cependant, il n’avait aucune autorité véritable. La douma, qui était pourtant à l’origine de ce gouvernement, ne lui fut d’aucun soutien, car elle n’était pas réellement représentative du peuple. Incapable de diriger le pays, le gouvernement ne put contenter un peuple impatient et las de la guerre. La situation fut ainsi succinctement résumée par le ministre de la Guerre, Aleksandr Gouchkov : « Le gouvernement, hélas, n’a aucun pouvoir réel ; les troupes, les chemins de fer, la poste et le télégraphe sont tous aux mains du soviet de Petrograd. Le fait est que le Gouvernement provisoire existe seulement parce que le soviet le lui permet. »

Le Gouvernement déclara qu’en raison de sa nature provisoire il lui était impossible d’aborder les problèmes sociaux cruciaux et d’opérer des réformes fondamentales telles que la confiscation des terres et leur redistribution aux paysans. Tous les changements furent donc repoussés jusqu’à la création d’une Assemblée constituante qui serait chargée des discussions. Mais l’élection d’une telle assemblée fut remise à plus tard en raison de l’occupation d’une grande partie du territoire par l’ennemi. En réalité, les libéraux du Gouvernement provisoire réalisèrent que les socialistes seraient majoritaires au sein d’une Assemblée constituante et qu’eux-mêmes perdraient donc le pouvoir. Le seul espoir qu’ils avaient de le conserver était d’attendre une victoire des Alliés dans la guerre.