| Sainte-Beuve, Charles Augustin | Format lecture | ||||
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| 3. | Perspectives critiques |
L’œuvre littéraire de Sainte-Beuve est méconnue : son roman Volupté représente pourtant un des meilleurs échantillons de la production du romantisme comme « école du désenchantement » ; on trouve en outre dans ses poèmes des intuitions qui annoncent Baudelaire et Verlaine. Dans ces œuvres, l’auteur fait son autoportrait en jeune homme sous les traits du timide Joseph Delorme et du voluptueux repenti Amaury.
Sainte-Beuve critique est souvent tout aussi mal jugé que Sainte-Beuve poète. On lui reconnaît certes le mérite d’avoir fondé l’érudition littéraire positiviste et d’avoir inspiré Hippolyte Taine, puis le fondateur de la recherche en histoire littéraire, Gustave Lanson. Mais on lui reproche en contrepartie de s’être souvent trompé sur les qualités littéraires de ses contemporains, ce qui a pu faire penser que son approche critique se réduisait à une lecture érudite méconnaissant l’essence de la littérature.
Si le premier reproche est fondé, il ne doit pas faire oublier cependant les fulgurants jugements dont Sainte-Beuve fut capable à propos de Victor Hugo (en particulier ceux, haineux et drôles, de ses Carnets) ou à propos de Chateaubriand (« vanité d’enfant sauvage », « nul n’a mené si bruyamment le deuil de sa jeunesse »).
Quant au second reproche, il s’est imposé avec le Contre Sainte-Beuve de Marcel Proust : « Cette méthode méconnaît ce qu’une fréquentation un peu profonde de nous-même nous apprend : qu’un livre est le produit d’un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vies. »
Sainte-Beuve s’était en effet proposé, dans ses Lundi, d’« étudier chaque être, c’est-à-dire chaque auteur, chaque talent, selon les conditions de sa nature » et ensuite de « le mettre à sa place dans l’ordre de l’art ». Mais avant cela, il avait su être le théoricien romantique de la « critique d’invasion ». Dans ses Carnets, il sut saisir mieux que personne, avec une intelligence amère, les jeux de l’institution littéraire, le fonctionnement des « groupes » dans le milieu des lettres, le passage des « générations » artistiques et la manière dont se construit l’image d’un auteur : pour qui s’intéresse à la sociologie de la culture, Sainte-Beuve peut, aujourd’hui encore, être un maître d’enchantement et de désenchantement.
Voir Critique littéraire.