Louis XIV le Grand
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Louis XIV le Grand
3. Les premières années de règne
1. Le gouvernement direct

Le lendemain de la mort de Mazarin, dans la nuit du 8 au 9 mars 1661, Louis XIV provoque un coup de théâtre en déclarant que, désormais, il gouvernera seul, ne déléguant que certaines attributions à ses ministres. La conception du pouvoir ainsi mise en œuvre, mûrement réfléchie dans l’esprit de ce jeune roi de vingt-trois ans, est certes absolutiste — n’a-t-on pas attribué à Louis XIV la formule devenue depuis historique, « l’État, c’est moi » ? — ; pour autant, si cette conception implique un renforcement de l’autorité royale, elle ne peut se réduire à la volonté d’exercer un quelconque despotisme et s’appuie sur une double série de justifications.

La première tient à la définition du pouvoir monarchique, qui considère le roi comme l’héritier des prérogatives du suzerain féodal, l’investit du droit divin, par la grâce de l’onction reçue lors du sacre, et lui confère la mission d’arbitrer, au nom de l’intérêt général, entre les ordres et les privilèges. L’autre série de justifications, plus circonstancielles, tient aux souvenirs qu’a pu laisser la Fronde, au poids des particularismes (religieux autant que provinciaux), aux dangers qu’incarnent, pour l’autorité, les parlements et l’aristocratie, toujours enclins à la contestation.

2. L'appareil administratif de l'État

L’œuvre de Louis XIV est une entreprise de modernisation sans précédent, opérée pourtant dans la continuité de la politique de centralisation menée depuis plusieurs siècles par ses prédécesseurs. Elle s’appuie sur une rationalisation des structures du pouvoir central et sur un profond renouvellement du personnel politique et administratif.

Si le roi choisit de gouverner effectivement, il ne le fait jamais seul : au Conseil d’en haut (l’équivalent du Conseil des ministres), il s’entoure de ses ministres d’État, de l’avis desquels il ne s’écarte que rarement, tandis que la gestion de certains domaines revient à d’autres conseils : le Conseil des finances, dominé par Colbert ; le Conseil des parties ou Conseil d’État, présidé par le chancelier ; le Conseil des dépêches, qui centralise les rapports des intendants et joue le rôle de tribunal administratif ; le Conseil du commerce ; le Conseil de conscience, qui désigne les titulaires des plus hautes charges ecclésiastiques ; enfin, le Conseil de la religion prétendue réformée, qui s’occupe de la question protestante jusqu’à la révocation de l’édit de Nantes.

S’ils ne sont pas une création de Louis XIV, les vingt-trois intendants « de police, de justice et des finances » ainsi que les intendants d’armée deviennent les relais privilégiés de l’autorité royale, chargés d’enquêter, de contrôler, de rendre compte et, en définitive, de donner une image fidèle et régulière des réalités du royaume, qu’elles soient humaines ou d’ordre économique.

Le pouvoir des parlements est limité, à la suite de l’interdiction qui leur est faite en 1673 de présenter des remontrances avant l’enregistrement des édits et des ordonnances. Enfin, outre les intendants dont l’existence réduit en province le pouvoir des gouverneurs issus de la grande noblesse, le roi s’entoure dans ses conseils non plus de cardinaux et de princes du sang, mais de représentants de la bourgeoisie. Comblés d’honneurs mais maintenus en état de subordination constante, ces derniers sont instruits par l’exemple de Fouquet, surintendant des Finances, arrêté en septembre 1661, des limites à ne pas dépasser en termes d’indépendance et d’enrichissement personnel.

L’appareil administratif est structuré autour de quelques grandes figures, dont Colbert, secrétaire d’État à la Marine et à la Maison du roi, chargé des finances, Michel Le Tellier et son fils Louvois à la Guerre, Hugues de Lionne, Pomponne, Colbert de Croissy et enfin Colbert de Torcy à la politique extérieure, tous hommes de valeur, dévoués au roi, chefs de véritables clans familiaux qui placent leurs membres dans tous les rouages du pouvoir.

3. L'œuvre législative et économique

Cette période est marquée par une ardeur réformatrice de grande ampleur, seulement troublée par l’épisode de la guerre de Dévolution contre l’Espagne (1667-1668). Sous l’impulsion de Colbert et du roi, édits, ordonnances et lettres patentes se multiplient, qu’il s’agisse du code Louis (Code civil, 1667), complété en 1670 par le Code criminel, du Code forestier et de l’édit sur les classes de la Marine (1669), de l’ordonnance de commerce (1673) et, plus tard, du Code noir (1685), régissant la situation des esclaves.

Colbert, conscient de la faiblesse que représente pour le trésor royal le décalage chronique entre les recettes et les dépenses, tente de réformer la fiscalité en baissant les impôts directs (la taille) et en augmentant les impôts indirects (les aides, les traites, la gabelle), réputés d’un meilleur rapport. Il s’efforce également, avec un succès limité, de réduire la part du budget fournie par la vente d’offices et par le lancement de rentes d’État, lourde charge à long terme, préférant miser sur l’augmentation de l’activité et sur les revenus que celle-ci ne manquerait pas d’engendrer. Maître d’œuvre d’une politique mercantiliste, il s’emploie à stimuler la rentrée de devises étrangères ; il encourage l’accroissement de la qualité et de la quantité de l’offre nationale, tant dans le domaine de l’agriculture que dans celui de l’industrie naissante, par l’octroi de privilèges et de monopoles, et par la création de manufactures et de grandes compagnies de commerce ; il veille personnellement à la modernisation de la Marine.

4. Le château de Versailles

Soucieux de rendre tangibles la puissance et le prestige de la royauté, Louis XIV fait de Versailles, à l’origine simple rendez-vous de chasse de son père, à quelques kilomètres à l’ouest de Paris, le centre du pouvoir administratif et la vitrine de sa grandeur. Le château, progressivement agrandi à partir de 1661 sous la direction de Louis Le Vau — auquel succèdent François d’Orbay, puis Jules Hardouin-Mansart — est peu à peu entouré d’un immense parc dessiné par Le Nôtre, aux portes d’une ville créée de toutes pièces, dont la majesté architecturale lui confère des allures de capitale. Ce gigantesque chantier s’étale sur plus de quarante ans.

Versailles, où tous les éléments décoratifs sont pensés comme des symboles de puissance, fait travailler tous les grands artistes du temps — Charles Le Brun, mais aussi Jouvenet, Hyacinthe Rigaud, Pierre Mignard et, pour la sculpture, Antoine Coysevox et les frères Coustou —, dont certains ont commencé, sur le chantier de Vaux-le-Vicomte, à définir ce qui est caractérisé par la suite comme le style Louis XIV.

De manière épisodique, puis définitive à partir de 1682, la cour s’y installe ; elle adopte une étiquette particulièrement rigoureuse, participant également d’un rôle politique, qui consiste à souligner le rayonnement du monarque et à concentrer l’aristocratie dans un lieu unique. Le souci du paraître, celui d’approcher le roi et de s’en faire remarquer deviennent désormais la préoccupation principale de cet ordre naturellement porté à la turbulence.

Jusqu’au début des années 1680, cette cour, d’un luxe inégalé dans tout l’Occident, est au centre d’un tourbillon continuel de carrousels, de représentations théâtrales (comme la première de Tartuffe ou l’Imposteur, en 1664), d’opéras, de fêtes (les « Plaisirs de l’Île enchantée », 1664), de réceptions de souverains et d’ambassadeurs étrangers, qui mobilisent en permanence artificiers, peintres, décorateurs, mais aussi architectes de bâtiments éphémères, poètes préposés à l’écriture des arguments de spectacles et graveurs chargés d’immortaliser ces spectacles.

5. Le rayonnement culturel

L’intérêt porté à l’image et au prestige se traduit aussi par un véritable mécénat culturel, dont l’ambition est de supplanter l’Italie comme centre de la civilisation en Europe. L’achat de la manufacture des Gobelins (1662), la création de l’Académie royale de peinture et de sculpture (1655), de l’Académie des inscriptions et belles-lettres (sous le nom de « Petite Académie », 1663), de l’Académie royale des sciences (1666), de l’Académie de France à Rome (1666), de l’Académie royale d’architecture (1671), l’édification de l’Observatoire (1667-1672), de l’arc de triomphe de la porte Saint-Martin (1672), la construction de la place des Victoires et de la place Louis-le-Grand (actuelle place Vendôme), s’inscrivent dans cette logique. En partie mené à bien par Colbert, détenteur de la charge stratégique de surintendant des Bâtiments, ce vaste projet vise à faire de la science et de la culture françaises une manière d’arbitre universel, et de Paris, où l’on demande même au Bernin un projet d’édification de la colonnade du Louvre (1665), une capitale intellectuelle et artistique, célébrant dans son architecture même les triomphes et la grandeur du roi.

Ce mécénat s’adresse également aux artistes, dont beaucoup reçoivent des pensions, voire sont invités à Versailles ou chez les Grands ; certains, comme Racine, Molière et Lully (nommé en 1672 directeur de l’Académie royale de musique fondée en 1669) entretiennent même des liens privilégiés avec le roi. La codification de l’idéal classique, à laquelle se livrent Boileau, en littérature, et Le Brun, pour la peinture, peut certes donner l’impression que le classicisme est devenu une sorte de doctrine esthétique officielle, mais ce serait faire oublier que la vie intellectuelle, loin d’être figée, connaît des affrontements et des controverses, voire des rivalités, comme celle qui oppose Racine et Corneille.