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capitalisme
1. Présentation

capitalisme, système tout autant économique que politique et social dans lequel des agents économiques (les entrepreneurs), détenteurs des moyens de production permettent que cette production soit échangée sur un marché, où les transactions sont de nature monétaire.

La définition courante donnée ci-dessus (qui présente le capitalisme comme un tout) suggère que le capitalisme s’identifie à l’organisation du mode de production. Serait capitaliste un système dans lequel la figure de l’entrepreneur est à l’origine de la production. Quelle est la nature de cet entrepreneur ? Est-ce nécessairement une personne privée, comme le suggèrent les nombreuses définitions qui ont tenté de caractériser la nature du capitalisme ? Quelle place réserver alors aux économies dans lesquelles l’État se comporte comme un entrepreneur ? En fait, au-delà de son identité, et de son activité qui consiste à produire des biens et des services, c’est la finalité de son action qui semble constituer la marque de l’entrepreneur capitaliste. L’échange marchand associé au gain monétaire qui en est le résultat expliquerait la logique de production de ce système.

En tant qu’organisation productive, le capitalisme serait, par nature, évolutif. Il n’existe en effet plus rien de commun entre la manière actuelle de produire et celle qui avait cours il y a deux siècles. Pourtant, les pays qui ont été les acteurs de la révolution industrielle de 1850 méritent, dans leur ensemble, tout autant que les pays industrialisés d’aujourd’hui, le qualificatif de nations capitalistes. Cela sous-entendrait qu’il existe une permanence des éléments qui caractérisent le capitalisme dont il faut expliquer la nature.

Le terme « capitalisme » est aujourd’hui associé à un système d’organisation des sociétés qui dépasse la simple description des structures et des logiques qui déterminent la production. Ce terme revêt une signification politique et sociale forte qui excède la seule sphère économique. Cette généralisation, qui paraît abusive aux yeux de certains, associe le capitalisme aux conditions politiques qui ont permis son développement. Capitalisme et libéralisme constitueraient les deux versants d’une seule et même réalité. L’histoire montre, cependant, que l’utilisation courante du mot « capitalisme » dans le sens de libéralisme est récente, et donc qu’il faut interpréter à rebours la notion de capitalisme. Il apparaît que ce n’est pas tant le capitalisme qui a une histoire, mais bien l’histoire qui explique le sens de la notion.

2. Aux sources du système : l'entrepreneur

La définition la plus couramment attachée à la notion de capitalisme fait explicitement référence à l’identité des détenteurs des moyens de production. Elle oppose — et permet ainsi de distinguer — le système dans lequel les moyens de production sont la propriété d’agents économiques privés, avec des systèmes dans lesquels ces mêmes moyens appartiennent à une collectivité d’essence étatique. L’entrepreneur capitaliste est nécessairement une personne privée, dont la qualité première réside dans son statut de propriétaire. Cette caractéristique dérive essentiellement d’une définition négative de l’entrepreneur. Il ne s’est défini en tant que tel qu’après la formulation par Karl Marx de sa théorie du capital. Dans sa critique du capitalisme, Marx décrit les conditions de production du système qui, selon lui, contiennent les éléments qui engendreront sa destruction. Marx décrit l’évolution historique qui suivra cette disparition et qui aboutira à la substitution du capitalisme par un système dans lequel la propriété des moyens de production ne sera plus individuelle, mais collective. C’est en réaction à la théorie marxiste que les économistes libéraux souligneront les qualités qui forment l’identité de l’entrepreneur capitaliste. Celles-ci servant d’ailleurs moins à identifier cet entrepreneur qu’à opposer initiative privée et contrôle étatique.

Toutefois, il ne faut pas se méprendre sur la portée de cette distinction : elle ne consiste pas à opposer personne privée et personne publique. Les économies modernes des nations capitalistes contemporaines, y compris celles qui se réclament du libéralisme le plus orthodoxe, laissent à l’État un large champ d’intervention dans la sphère économique. L’État organise certains marchés, agit comme un entrepreneur privé en devenant l’actionnaire de certaines entreprises, et possède lui-même un appareil de production. Cela suffit-il à affirmer que les économies française, allemande ou américaine de la fin du XXe siècle ne constituent pas des économies capitalistes ? La distinction évoquée plus haut invite, au contraire, à distinguer État capitaliste et capitalisme d’État. Alors que le premier désigne l’intervention de la puissance publique, convertie aux règles de fonctionnement du marché, dans les affaires économiques, le second désigne un système dans lequel l’État fixe les règles du jeu économique.

L’entrepreneur capitaliste, personne privée, ne constitue donc pas un modèle exclusif de toute intervention de l’État dans l’organisation du système de production. Cela signifie qu’au-delà de son identité, c’est son activité et la finalité de celle-ci qui le caractérise. Si la théorie économique accorde une telle prééminence à la personne de l’entrepreneur, cela tient à son rôle lié à la détention et à l’accroissement du capital. La finalité du capitalisme consiste à produire des biens et des services en vue de les échanger contre d’autres marchandises. Pour que l’échange puisse exister, cela suppose, à l’origine, une formation du capital. Pour qu’un bien puisse s’échanger sur un marché et rencontrer une demande solvable, il est nécessaire que l’offre préexiste à la demande. Sans offre préalable, pas de demande possible : la rencontre de ces deux éléments qui forme l’échange est alors privée d’effets car privée d’objet. La primauté de l’offre consacre donc le rôle de celui qui en a l’initiative. La formation du capital ne se créée cependant pas ex nihilo : elle est le résultat d’un comportement d’épargne, entendu ici comme une renonciation à consommer. Par-delà sa formation, c’est l’échange qui permet le renouvellement et l’accroissement du capital. L’échange permet d’acquérir d’autres biens, leur accumulation suscitant la création de richesses supplémentaires. Il en résulte que c’est la formation et l’accroissement du capital qui sont à l’origine de la croissance. Si l’échange permet au capitalisme de prospérer, il apparaît que c’est la motivation de l’entrepreneur qui caractérise le capitalisme : l’accumulation du capital n’est possible que dans la mesure où l’échange engendre un gain qui permet cet enrichissement. Ce gain, que l’on appelle le profit, définit l’essence du système capitaliste.

3. Le profit, essence du capitalisme

Si tout échange ne se solde pas obligatoirement par un gain, donc par un profit, il est clair, en revanche, que sans échange le profit ne peut exister.

Le profit résulte de la différence entre la valeur de la production qui est vendue, donc qui est échangée, et le coût nécessaire à la création et à la valorisation de cette même production. En ce sens, intuitivement, il est possible d’assimiler le profit à des notions, économiques ou purement comptables, qui lui sont proches. Le profit peut donc se comparer au bénéfice ou à l’excédent brut d’exploitation. Il est important de comprendre le mécanisme par lequel le profit est créé. Tout bien s’échangeant sur un marché, c’est la rencontre de l’offre et de la demande qui permet d’établir le prix de vente de ce bien. La théorie économique classique enseigne que le niveau de ce prix (qualifié de prix d’équilibre) constitue la variable d’ajustement entre l’offre et la demande. Ce sont les conditions d’exploitation des facteurs de production (le capital et le travail) qui déterminent le coût de production assumé par l’entrepreneur. Dès lors que celui-ci est inférieur au prix de vente qui s’établit sur le marché, il y a gain, et donc profit. En supposant que le prix de vente ne varie pas, et que la productivité des facteurs de production augmente, réduisant ainsi le coût de production du bien, l’entrepreneur maximise son taux de profit. L’entreprise capitalistique vit de cette maximisation. Au-delà des divergences sur l’origine interne de ce profit — pour les marxistes par exemple, seul le travail est générateur de profit, c’est ce que l’on appelle la plus-value, alors que pour les économistes libéraux l’exploitation des deux facteurs de production est à l’origine d’un gain —, le processus reste identique. Dès lors, il est aisé de reprendre le postulat énoncé plus haut. Si le coût de production est supérieur à la valeur de cette production, il n’y a pas de profit, bien qu’il y ait échange. Dans le cas contraire, le profit existe. C’est donc bien de l’échange que naît le profit, dès lors qu’il existe une différence positive entre les recettes et les coûts engendrés par cet échange.

C’est la permanence de cette proposition qui définit la nature du régime de production capitaliste, et ce, quelles que soient les multiples formes du capitalisme qui se sont édifiées au cours du temps. S’il est toujours marchand, le capitalisme a d’abord été commercial — en relation avec le développement des échanges —, puis industriel et manufacturier, avant de devenir bancaire et plus largement financier.

4. Le capitalisme en tant que système

Nous avons tenté de décrire, jusqu’à présent, le fonctionnement interne du régime capitaliste, en distinguant ses acteurs et la logique qui les anime. Ce sont les buts et la fonction du capitalisme qui ont été abordés. Or, le terme de « capitalisme », tel qu’il est couramment utilisé aujourd’hui, fait référence au système d’organisation des sociétés industrielles, bien plus qu’aux mécanismes de son fonctionnement. Ce faisant, « capitalisme » s’apparente à « libéralisme » et à l’organisation politique qui en découle. Le terme englobe alors plusieurs notions.

Il s’agit ici de dégager les éléments qui ont pu favoriser le développement du capitalisme. L’histoire a permis de dégager un cadre juridique conforme à la logique économique du système. Il concerne, tout d’abord, le régime de la propriété. Les détenteurs des moyens de production disposent ainsi d’un ensemble de règles de droit leur permettant d’exercer leurs prérogatives de propriétaires, tant sur les biens que sur les moyens de se les procurer. Fondé sur l’échange, le droit assure la sécurité des transactions. Le contrat, qui définit les droits et les obligations des parties à l’échange, peut se concevoir comme le prolongement juridique d’une réalité économique. Les règles gouvernant le mécanisme du crédit ont également favorisé la formation du capital qui est à l’origine de l’offre.

Ces règles, telles que nous les connaissons aujourd’hui, ont été au cours du temps élaborées dans un contexte politique qui a vu l’émergence du libéralisme. Reposant sur la liberté de fonctionnement des marchés et sur l’initiative privée incarnée par l’entrepreneur, ce courant politique et économique a permis l’émergence du capitalisme en tant que meilleur système de production possible. Pourtant, et sans reprendre l’analyse de Marx sur les contradictions internes de ce régime qui portent essentiellement sur la formation du profit, le capitalisme ne s’identifie pas au meilleur des mondes. Deux exemples suffiront à s’en convaincre. L’argument tiré de la nécessité de posséder les moyens de production a été jugé suffisant par certains pour tenter de justifier l’esclavage. En poussant jusqu’à l’absurde la logique de la production, il suffit d’affirmer que l’Homme est un capital, et comme tel susceptible d’une appropriation privative. Par ailleurs, étant par définition un régime assis sur la propriété des moyens de production, le capitalisme est par essence inégalitaire. Il oppose ceux qui possèdent à ceux qui n’ont rien. Cette inégalité de patrimoine engendre nécessairement une inégalité de revenus. Nul besoin d’une culture économique étendue pour comprendre que le profit rémunère avant tout le propriétaire du capital. La sagesse populaire l’exprime fort bien lorsqu’elle constate que l’argent va à l’argent. D’où les critiques portées contre le capitalisme, qui ne se résumerait qu’à la puissance de la fortune.

Certes, aujourd’hui, les inégalités les plus criantes engendrées par le capitalisme ont fait l’objet de corrections. Celles-ci ont eu pour objet de redistribuer le profit vers le travail : augmentation du revenu du travail (le salaire), introduction de mécanismes garantissant un minimum de revenus. Le capitalisme présente aujourd’hui un visage humain, qui s’oppose à un libéralisme total qualifié de sauvage. En outre, l’effondrement du système économique fondé sur le collectivisme a eu pour effet de valider à rebours les mérites du capitalisme, malgré les distorsions qu’il produit inévitablement. Pour paraphraser un mot célèbre : « Le capitalisme est le pire des systèmes possibles à l’exception de tous les autres. » Ceci explique la nature complexe de ce mode d’organisation économique et social. Galbraith, économiste américain, récompensé par un prix Nobel, n’a-t-il pas écrit : « Le capitalisme ? Oui, mais lequel ? » L’observation de ces conditions a servi de matière à Karl Marx pour formuler une analyse complète et une critique radicale du système capitaliste. L’œuvre de Marx met l’accent sur le principe fondateur du capitalisme, l’exploitation de la force de travail, seule richesse du prolétariat, par le capital. Elle présente également les crises comme un élément essentiel de régulation du capitalisme, dans la mesure où, pour maintenir leur taux de profit, les capitalistes se voient contraints de privilégier la concentration du capital afin d’accroître la plus-value par des gains de productivité, ce qui entraîne une baisse tendancielle du taux de profit.

Le capitalisme est affecté par les effets des cycles économiques, périodes d’expansion et d’essor suivies par des contractions d’activité et des vagues de sous-emploi. Les économistes classiques, qui se voulaient les héritiers d’Adam Smith, n’ont pas proposé d’explications aux fluctuations de la vie économique, se contentant de considérer de tels cycles comme le prix inévitable que la société devait payer pour le progrès matériel et technique. La constitution progressive d’un mouvement ouvrier dans les principaux pays industrialisés a permis la création de syndicats, dont l’action revendicative s’est concentrée sur l’augmentation des salaires, la diminution de la durée du travail et l’amélioration des conditions de travail.

5. Le capitalisme au xxe siècle

Pendant la majeure partie du XXe siècle, le capitalisme en tant que système économique, s’épanouissant en général dans le cadre d’un modèle — celui de la démocratie libérale —, a dû faire face à des situations de crises et à l’apparition de modèles économiques alternatifs à sa domination. La Première Guerre mondiale, la révolution et le communisme marxiste en Russie, le national-socialisme en Allemagne, la Seconde Guerre mondiale, la mise en place de systèmes économiques communistes en Chine et en Europe orientale ont constitué autant de remises en question du capitalisme en tant que système dominant à l’échelle mondiale. Cependant, dans les années quatre-vingt-dix, la conversion à l’économie de marché des pays de l’ex-bloc soviétique, que nombre de pays en voie de développement avaient adoptée précédemment, semblait néanmoins confirmer sa suprématie.

Dans les démocraties industrielles d’Europe et d’Amérique du Nord, le plus important défi au capitalisme est apparu au cours des années trente. La crise économique de 1929 a été de loin le plus grand bouleversement économique subi par le capitalisme moderne depuis ses débuts au XVIIIe siècle. Elle a amené, en s’écartant de la stricte logique libérale qui cantonne l’État à un rôle de « gendarme » chargé de garantir un cadre stable à l’activité économique, à conférer à la puissance publique un rôle de régulation et d’intervention directe, afin de corriger les dysfonctionnements du système.

Aux États-Unis, par exemple, le New Deal du président Franklin Roosevelt a permis de restructurer le système financier afin d’éviter le renouvellement des excès spéculatifs qui ont conduit au krach de Wall Street en 1929. Les bases de l’État-providence ont été posées avec l’introduction de la Sécurité sociale et de l’indemnisation du chômage, mesures destinées à protéger les citoyens, dans une optique substituant à l’assurance privée la prise en charge collective du risque.

La réflexion sur les mécanismes du capitalisme contemporain a été profondément renouvelée avec la publication, en 1936, de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, de John Maynard Keynes, ouvrage qui a donné naissance à l’école de pensée connue sous le nom de keynésianisme.

L’apport de Keynes consiste dans la démonstration selon laquelle il est possible pour un gouvernement d’utiliser divers instruments, dont la politique monétaire et budgétaire, afin de réguler les cycles de « prospérité et de faillite » propres au capitalisme. Selon Keynes, le gouvernement, lorsqu’il est confronté à une période de dépression, doit augmenter ses dépenses, même aux dépens de l’équilibre budgétaire, afin de compenser l’insuffisance des dépenses privées. Ce processus doit être inversé si une vague de prospérité engendre des phénomènes de spéculation et une « surchauffe » de l’économie favorable à l’inflation.

6. Les perspectives d’avenir

Après la Seconde Guerre mondiale, la combinaison des politiques keynésiennes et des mécanismes traditionnels du capitalisme a fonctionné de manière satisfaisante, au moins pendant une trentaine d’années. Les pays capitalistes, y compris ceux qui ont compté parmi les vaincus de la Seconde Guerre mondiale, à l’instar de l’Allemagne et du Japon, ont bénéficié d’une croissance presque ininterrompue, de faibles taux d’inflation et de niveaux de vie en constante progression, en particulier sous l’influence d’une montée en puissance de la protection sociale.

Cependant, dès la fin des années soixante, l’inflation s’est installée de manière durable dans tous les pays, et le chômage s’est imposé progressivement comme un phénomène frappant une proportion très importante de la population. Cette situation a ouvert la voie à une remise en cause de la pertinence des théories keynésiennes, alors que les transferts financiers liés à l’État-providence ont continué de croître.

Le choix de mener des politiques monétaire, budgétaire et fiscale restrictives, effectué d’abord aux États-Unis dès le début des années quatre-vingt, puis en Europe occidentale et dans les pays industrialisés d’Asie, a permis d’éliminer l’inflation, au prix cependant d’une très forte hausse du chômage. À partir du milieu des années quatre-vingt, la plupart des économies occidentales ont connu un redressement significatif. La recherche de politiques alternatives au keynésianisme s’est traduite fréquemment par l’adoption d’une politique monétariste et libérale, incluant des privatisations importantes et d’autres efforts pour réduire le poids du secteur public. Les krachs boursiers de 1987 ont entraîné une nouvelle période d’instabilité financière. La croissance économique s’est ralentie et de nombreuses nations sont entrées dans une phase de récession accompagnée d’une nouvelle hausse du chômage, au début des années quatre-vingt-dix. La reprise qui a suivi au milieu des années quatre-vingt-dix ne s’est pas accompagnée d’une amélioration significative du problème de sous-emploi dans la plupart des pays industrialisés.

Si le capitalisme reste bien le système dominant, c’est au terme d’un certain nombre d’adaptations qui ont affecté son environnement : on est ainsi passé d’un capitalisme dit « sauvage », comme on pouvait l’observer au XIXe siècle, à un capitalisme encadré par la puissance publique, qui impose sa régulation dans le domaine du travail et de la concurrence, tout en soumettant l’ensemble de la sphère privée à des mécanismes de mise en commun des risques sociaux, ce que ne remet pas fondamentalement en question l’apparente désaffection manifestée vis-à-vis des théories keynésiennes.