Ancien Régime
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Ancien Régime
2. Ordre politique
1. Le roi

La légitimité des rois, d’Henri IV à Louis XVI, est avant tout d’ordre dynastique. Issus de la famille des Bourbons, ils sont les héritiers d’Hugues Capet selon la règle dite de la loi salique qui, depuis le XIVe siècle, a établi le principe de la primogéniture masculine pour la transmission de la couronne. Trois frères se sont ainsi succédé après Henri II mais, aucun d’eux n’ayant eu de fils légitimé, Henri de Bourbon, descendant en ligne directe de Robert de Clermont, l’un des fils de Louis IX, est devenu l’héritier légitime de la couronne à la mort de François d’Anjou, le quatrième fils d’Henri II.

La légitimité royale se manifeste initialement dans la double cérémonie des obsèques royales qui montre au peuple, de façon concrète, la transmission du pouvoir royal (« Le roi est mort, vive le roi ! »), puis dans celle du sacre où le principe dynastique est renforcé par le rappel du principe électif auquel Hugues Capet a dû le trône. Le sacre confère également au roi une dignité religieuse équivalente à celle d’un évêque : il est oint du saint chrême, huile de la sainte ampoule, miraculeusement renouvelée depuis le baptême de Clovis, et reçoit l’anneau épiscopal ; l’Église légitime ainsi, à son tour, le principe dynastique. Celui-ci enfin est confirmé par les pouvoirs miraculeux que seuls possèdent les détenteurs du pouvoir royal, pouvoirs dits thaumaturgiques qui consistent à guérir par le toucher les malades atteints des écrouelles.

Dynastique, élective, religieuse, miraculeuse, la royauté française s’est dotée d’un appareil idéologique complexe dès le XIVe siècle, avec le Songe du Vergie. Régulièrement, des traités sont publiés pour étoffer cette idéologie royale, de Robert Gaguin et son Compendium sous Louis XII à Charles Loyseau et son Traité des ordres et simples dignités (1610). Richelieu puis Louis XIV ajoutent leur pierre à l’édifice monarchique qui fait du roi, au nom de l’histoire et de l’harmonie sociale, le seul détenteur de tous les pouvoirs qu’il incarne.

Chacun de ces pouvoirs est symbolisé par un objet, représenté sur les portraits officiels de Louis XIV et de Louis XV par Hyacinthe Rigaud : la couronne, qui symbolise la dignité royale ; le sceptre avec ses fleurs de lys pour le pouvoir politique ; la main de justice ; l’épée de Charlemagne qui, avec les talons rouges et les éperons, désigne le suzerain, prince des nobles et chef militaire de la nation (à ce titre maître de l’ordre de Saint-Louis), elle-même représentée par les fleurs de lys, don de Marie à Clovis ; le globe surmonté d’une croix montre enfin la valeur à la fois universelle et religieuse de ce pouvoir absolu. Les cérémonies des entrées royales sont autant de moments où cette symbolique est déployée.

Entre la cérémonie des funérailles et celle du sacre, un laps de temps parfois long peut s’écouler lorsque le dauphin, devenu roi à la mort de son père, est encore mineur ; une régence pallie la « vacance » ; de celle de Blanche de Castille pour Louis IX à celle de Philippe d’Orléans pour Louis XV, elle ne soulève guère de problèmes : le (ou la) régent(e) exerce le pouvoir au nom du roi, lequel est, vers l’âge de treize ans, reconnu majeur et commence à gouverner effectivement. Il faut pourtant cinq années de guerre civile (1589-1594) pour que le roi Henri IV soit accepté par la nation : il doit en effet vaincre les troupes de la Sainte Ligue groupées autour du clan catholique du duc de Mayenne et appuyées par les armées de Philippe II d’Espagne. La maîtrise de l’armée apparaît de fait, depuis Charles VII, comme la condition essentielle à la réalité du pouvoir royal.

2. L’armée royale

Destinée à compenser les faiblesses du système féodal de l’ost, l’armée royale est créée par la « grande ordonnance » de 1445. C’est durant la guerre de Cent Ans que de Grandes Compagnies sont levées et rémunérées par un impôt à l’origine extraordinaire, la taille. Progressivement, l’armée royale améliore son fonctionnement, et l’affaiblissement des armées privées des princes, du XVe au XVIe siècle, en fait le seul instrument de guerre lors des conflits qui opposent François Ier et Henri II à Charles Quint. Elle est dotée d’une artillerie de plus en plus considérable, et certaines villes reçoivent des régiments de façon stable comme les Trois-Évêchés concédés à la France par le traité du Cateau-Cambrésis de 1559. François Ier tente même d’en améliorer l’unité en créant une « légion » sur le modèle romain.

Les guerres de Religion sont, de 1562 à 1598, la dernière tentative importante de résurrection des guerres et des armées privées. Il faut que celle des protestants et celle du roi — vérité plus théorique que réelle — s’unissent lorsque Henri de Navarre devient roi de France, en 1589, pour que les troupes ligueuses des princes catholiques soient vaincues ou ralliées : cinq années de recettes fiscales du royaume sont déboursées à cette occasion par Henri IV et son ministre Sully.

À partir du XVIIIe siècle, l’armée royale est organisée en régiments de soldats professionnels, français ou étrangers (suisses, hussards, reîtres et lansquenets), recrutés par les sergents des différents régiments. Ceux-ci, rattachés au moins par le nom à une province (le Royal-Champagne, le Royal-Artois), sont confiés à des princes de haut lignage (comme Condé, Turenne, Saxe) et casernés dans des citadelles fixes en temps de paix. Le roi décide de la guerre et, jusqu’à Louis XIV au moins, de sa conduite ; Louis XV et Louis XVI sont de plus en plus en retrait de ce point de vue. L’armée la plus importante reste celle de Louis XIV : en 1701, elle représente 300 000 soldats, soit un soldat pour 66 habitants du royaume ; en 1788, cependant, l’effectif revient à 180 000 hommes, soit un soldat pour 145 habitants.

Cette armée, qui suscite au XVIIIe siècle de nombreuses critiques, permet cependant au royaume d’acquérir son extention quasi définitive ; son recrutement, souvent populaire, malgré les excès de certains recruteurs, lui fait jouer un rôle assez important dans la constitution de la nation française. Un tel système permet aussi à la noblesse traditionnelle de préserver son rôle guerrier tout en la rendant dépendante du bon vouloir du roi, libre de donner ses régiments à ceux qu’il estime fidèles. La haute noblesse, dite noblesse d’épée, est de plus en plus jalouse de ce privilège et obtient que lui soient réservés les grades d’officiers supérieurs dans les régiments. Elle demeure toujours présente dans les conseils du roi : en effet, monarque absolu, celui-ci doit aussi écouter son entourage car, comme cela a été enseigné à François Ier, « Le roi ne doit vouloir tout ce que le roi peut. »

3. Les conseils et la cour

L’origine des différentes instances chargées de conseiller le roi se trouve dans le principe même de la monarchie capétienne : Hugues Capet est l’élu des comtes et barons de la Francie occidentale constituée par le partage de Verdun. Le roi de France est donc entouré de la curia regis où siègent, outre ses plus proches parents, les principaux dignitaires religieux et laïques du royaume. Progressivement, cette curia regis se divise entre une instance judiciaire représentant le roi de Justice, le Parlement de Paris, et une instance politique, le Conseil du roi. Chacune de ces instances revendique au nom de la monarchie un contrôle sur l’action du roi, lequel en définit la composition. Le Parlement est chargé au niveau de l’État de deux missions principales : d’une part, il est l’instance d’appel suprême de la justice royale ; d’autre part, il est chargé d’enregistrer les décisions du roi, c’est-à-dire de les légitimer. Il est doté d’un droit de remontrance dont il se sert régulièrement : le concordat de Bologne, signé en 1516, n’est ainsi enregistré qu’après deux ans de tractations. Lorsque la situation est bloquée par le Parlement, le roi peut tenir un lit de justice et, sous un dais, imposer au Parlement sa royale volonté.

La Fronde et le milieu du XVIIIe siècle sont deux périodes où le Parlement entre en réel conflit avec le roi : Louis XV doit rappeler aux parlementaires son absolue puissance lors de la « séance de la Flagellation » le 3 mars 1766 (« C’est légal, parce que je le veux. »). Les privilèges attachés aux offices parlementaires — en particulier, l’anoblissement — ne parviennent jamais à faire du Parlement un instrument tout à fait docile du pouvoir royal.

De la même façon, les conseils du roi apparaissent comme des instruments souvent ambigus de l’exercice du pouvoir absolu. À mesure que croissent les besoins de l’État et ses missions, les conseils royaux, dont les attributions se chevauchent souvent, se multiplient (conseil des dépêches, des parties, d’en haut, privé, secret, etc.).

Même s’ils sont toujours choisis par le roi, certains « conseillers » siègent de droit comme les reines mères, les reines, les princes du sang, voire les grands nobles ; d’autres le sont en fonction de leurs compétences et de leur fidélité réelles ou supposées (Richelieu sous Louis XIII, Louvois, Colbert sous Louis XIV, Necker sous Louis XVI) ; enfin, il est possible d’acheter un office de « conseiller du roi ». Au maximum, cependant, il n’y a jamais eu plus de cent conseillers du roi.

L’enjeu du pouvoir porte toujours sur le conseil le plus proche du roi (secret, privé ou d’en haut), celui qu’il réunit pour les affaires politiques et militaires les plus importantes. En substance, les grands princes voient d’un assez mauvais œil l’immixtion de techniciens au conseil royal : le combat du cardinal de Richelieu contre Marie de Médicis, qui s’achève le 10 novembre 1630 par la « journée des Dupes » et le triomphe du cardinal, est l’une des manifestations de cette confrontation. Son issue peut être, sauf sous Louis XIV, la désignation d’un « principal ministre » dont Richelieu reste l’archétype : l’influence de ces personnages est décisive dans les choix politiques de Louis XIII et de Louis XV. Richelieu, Mazarin, Guillaume Dubois (1656-1723) et Fleury sont tous issus du haut clergé : la responsabilité qui leur est confiée l’est aussi en fonction de ce prestigieux statut.

La faveur royale constitue donc la condition nécessaire pour exercer des responsabilités militaires, politiques ou religieuses au sein du royaume : cela concentre de plus en plus autour du roi les élites du pays en mal de puissance. La Cour devient bientôt, dès Henri II, le signe apparent de la puissance royale. Henri III en codifie une première fois l’étiquette, que précisent davantage Louis XIII et surtout Louis XIV. Le palais de Versailles devient le lieu non seulement où s’exerce le pouvoir royal, mais aussi où ce pouvoir se montre par l’intermédiaire d’une myriade de courtisans, hommes et femmes, prêtres et laïcs, dont la hiérarchie est manifestée par leur proximité au roi : plus on est physiquement proche du roi, plus on reçoit ses faveurs (voir Cour, société de). De la même logique procède l’admission aux différentes étapes qui jalonnent la journée royale, du « petit lever » au « petit coucher ». Si la position à la Cour conditionne la fonction dans l’État monarchique, elle conditionne également l’accès aux pensions et aux offices lucratifs par l’attribution desquels le roi traduit sa reconnaissance.

La Cour est donc le vivier dans lequel la puissance royale puise in fine ses principaux représentants. Secrétaires du roi, intendants de province, conseillers, commissaires, fermiers généraux constituent l’armature de l’ordre administratif qui contrôle le royaume sous l’Ancien Régime.