Empire, second
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Empire, second
3. L'empire autoritaire

Dans ce cadre constitutionnel, les premières années de l'Empire furent celles de « l'Empire autoritaire ». La plupart des opposants républicains étaient en exil, tels Hugo à Jersey, qui faisait parvenir sous le manteau en France son Napoléon le Petit, ou Louis Blanc. Le Corps législatif, sans pouvoir ni possibilité de divulguer autre chose de ses débats que le procès-verbal visé par l'empereur, pouvait tout de même être, comme le Tribunat du premier Empire, un espace de débat réel : Napoléon III désigna le fidèle Morny, son demi-frère, comme président.

La population, dont les manifestations d'opposition furent rares et surveillées jusqu'à la manie (tel commissaire du Cambrésis dénonçant en 1853 le mauvais esprit d'un industriel qui avait utilisé une peinture peu onéreuse pour ses huisseries parce que cette peinture était rouge) fut soumise à une propagande qui, outre les journaux impériaux publiés dans tous les départements, utilisait les placards, les brochures que rédigeaient des rédacteurs souvent issus des milieux révolutionnaires de 1848. On célébrait le retour à l'Ordre, la fin du règne des politiciens bavards, le mariage d'amour de l'empereur avec Eugénie de Montijo (29-30 janvier 1853). Les rares sociétés ouvrières furent très vite démantelées (la Marianne ou la Cocotte), alors que le couple impérial rencontrait les canuts (ouvriers de l'industrie de la soie à Lyon). Seul le conflit des ardoisiers en 1855 eut quelque importance. Les paysans, les couches moyennes, satisfaites de la prospérité et de l'ordre, étaient favorables au régime.

L'Église, qui avait soutenu le coup d'État, fut choyée à l'origine par l'Empire. Mais celui-ci, très vite, affirma une conception gallicane qui divisa les clercs (voir gallicanisme) ; les ultramontains favorables au pape s'exprimaient dans l'Univers de Louis Veuillot, que Napoléon fit censurer à plusieurs reprises. Par ailleurs, un catholicisme libéral, favorable à des réformes, était défendu par le comte de Montalembert ou Mgr Dupanloup, dans des cercles bien étroits comme l'Académie française où il s'exprimait — tout comme les oppositions légitimiste et orléaniste — par de fines et obscures allusions à Tacite. Des tensions liées à l'expression, dans la presse autorisée, d'un certain anticléricalisme (le Siècle) se révélèrent quand le gouvernement prit la défense du vieux chansonnier Pierre Jean de Béranger contre les attaques fulminantes de Veuillot.

La politique extérieure de cette première période fut faite de choix relativement heureux. La guerre de Crimée (mars 1854-janvier 1856), marquée par le long siège de Sébastopol permit à la France, alliée au Royaume-Uni, de renouer avec la victoire contre la Russie. Isoler cette dernière en obtenant la neutralité des Prussiens et des Autrichiens pour pouvoir prendre la défense de l'Empire ottoman et garantir ainsi la liberté du passage dans les détroits, c'était en même temps se donner la possibilité de revenir sur les traités du congrès de Vienne. De février à avril 1856, le congrès de Paris fut un triomphe diplomatique en même temps qu'une réorientation politique et diplomatique majeure : plutôt que vers l'Autriche, Napoléon se tourna vers la Grande-Bretagne libérale et vers le Piémont dont le ministre Cavour était le porte-drapeau des ambitions nationales du Risorgimento, ambitions qu'il exprima lors de la séance de clôture du congrès (8 avril 1856). Entre-temps, la naissance en mars 1855 du prince impérial, l'ouverture de l'Exposition universelle la même année, avaient encore renforcé le prestige de la France.

La croissance économique importante, en particulier par l'intermédiaire de la réalisation accélérée du réseau ferroviaire, la prospérité agricole avec une augmentation de la surface utile, de la productivité et des opérations spectaculaires d'aménagement comme la plantation de la forêt landaise, une politique sociale favorisant les sociétés coopératives et de secours mutuel, la constitution d'établissements dont le succès semblait irrésistible comme le Crédit mobilier des frères Pereire et la faveur accordée aux rentiers et aux boursiers, tout cela donna à Napoléon III le désir de conforter sa légitimité en avançant les élections du Corps législatif, lesquelles eurent lieu en juin 1857.

Or il y eut, outre 90 p. 100 des suffrages exprimés en faveur des candidats officiels, 35 p. 100 d'abstention, ce qui était beaucoup, et surtout des élus républicains à Lyon et à Paris ; après les élections complémentaires d'avril 1858, sept députés républicains siégèrent au Corps législatif, dont Jules Favre et Émile Ollivier. L'empereur fut tenté de supprimer le suffrage universel. De plus, le 14 janvier 1858, il échappa à l'attentat d'Orsini. Une répression très dure fut mise en place par le général Espinasse (loi de sûreté générale de février). Plus de 400 républicains furent arrêtés et condamnés alors qu'il était établi qu'Orsini, défendu par Jules Favre, avait agi seul. Napoléon III, poussé par son gouvernement, refusa la grâce et Orsini fut exécuté le 13 mars.

L'attentat d'Orsini fut l'un des éléments par lesquels Napoléon III prépara l'intervention en Italie ; la brochure anonyme (rédigée par La Guéronnière) l'Empereur Napoléon et l'Italie, l'alliance franco-sarde, l'entrevue de Napoléon III et Cavour à Plombières (juillet 1858) attisèrent les tensions avec l'Autriche qui attaqua le Piémont le 29 avril 1859. Le 3 mai, la France déclara la guerre à l'Autriche et Napoléon, à la tête de ses troupes, arriva en Italie en juin. Le 4 juin, la victoire réelle de Magenta puis, le 24, la bataille plus confuse de Solférino constituèrent l'essentiel de cette brève campagne d'Italie, que l'empereur interrompit pour ouvrir les pourparlers à Villafranca. Le traité final fut signé à Zurich le 10 novembre, autorisant le Piémont à annexer la seule Lombardie. La crainte d'une mobilisation des troupes prussiennes et le constat des insuffisances de l'armée française expliquaient en partie l'ouverture précipitée des négociations par l'empereur. Celui-ci, cependant, laissait les mains libres au Piémont pour envahir la Romagne pontificale (mars 1860) ; en échange, la Savoie et Nice purent choisir leur rattachement à la France. Le fossé s'élargissait entre le régime et les catholiques ultramontains alors que l'empereur se rapprochait doucement des républicains et surtout des libéraux.

De plus, dans le même temps, l'Empire réalisait une véritable révolution douanière en signant avec le Royaume-Uni un traité de commerce prohibant les taxes sur les matières premières et les limitant sur les produits manufacturés. Ce traité fut conclu le 23 janvier 1860. Il avait été préparé dans le plus grand secret par Napoléon III et ses conseillers marqués par la pensée saint-simonienne : Fould, Michel Chevalier, Rouher ; le théoricien britannique Richard Cobden fut l'interlocuteur des Français. Suivi par d'autres traités avec la Prusse, puis avec la plupart des pays européens, ce « coup d'État douanier » rompait avec la longue tradition française de protectionnisme mercantiliste, tradition dont Napoléon Ier lui-même s'était fait le défenseur.

La plupart des choix économiques de l'empereur procédèrent de cet esprit libéral : en témoignèrent l'appel à l'investissement volontaire par l'emprunt public (novembre 1854), loi sur la propriété industrielle favorisant les créations collectives (mai 1855), assouplissement concernant la législation commerciale (juillet 1856), appui au projet du canal de Suez commencé en avril 1859, garantie d'État sur les obligations des chemins de fer (juin 1859). Les entreprises se multiplièrent, industrielles et financières comme la Société générale créée en décembre 1859.

En même temps coexistaient curieusement une sorte de folie de la « fête impériale » dont Morny était l'un des plus ardents acteurs, folie de dépenses et parfois de débauches qui permettaient l'épanouissement du talent d'un Jacques Offenbach ou d'un Eugène Labiche, et les rigueurs de la justice qui s'abattaient sur Madame Bovary que le juge condamnait comme « roman lascif » (sic !), ou sur les Fleurs du mal. Le second Empire, même s'il les condamna, fut donc pour Flaubert et Baudelaire une période de création littéraire importante, poésie et littérature bénéficiant, comme tous les domaines artistiques, des retombées de la prospérité. La bourgeoisie triomphante investissait dans les salons de peinture, les théâtres, les opéras et permettait, en marge de l'art pompier ou du style Napoléon III, un bouillonnement intellectuel remarquable.