| Révolution française de février 1848 | Format lecture | ||||
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| 3. | De l’émeute à la Révolution |
| 1. | Les trois journées d'émeute |
Le lendemain, le 22 février, Guizot demande à la Garde nationale parisienne de réprimer les fauteurs de troubles ; mais, alors qu’elle excelle dans ce rôle depuis 1830, la Garde n’agit pas. Les manifestants exigent la démission du ministère Soult-Guizot et une réforme politique. Désemparé, Louis-Philippe se plie à leur requête et, le 23, nomme Louis Molé. Pour fêter cette victoire, les Parisiens sortent massivement manifester leur joie ; la confusion règne ; l’agitation gagne. Adolphe Thiers remplace momentanément Molé dépassé par les événements.
Au soir du 23 février, tandis que la fièvre révolutionnaire gagne certains rangs de l’armée et que la Garde nationale passe dans le camp des insurgés aux cris de « Vive la réforme », une cinquantaine de manifestants décident d’aller huer Guizot sous les fenêtres du ministère des Affaires étrangères. Cette fois, la troupe tire, laissant plusieurs morts sur le boulevard des Capucines. Transportées sur des charrettes, les dépouilles sont exhibées dans toute la capitale. Cette « promenade des cadavres » déclenche l’insurrection proprement dite, contre laquelle les forces de l’ordre n’osent pas intervenir.
Dans la nuit, le gouvernement ne fait plus face à une émeute, mais à une révolution avec barricades, batailles de rues et fusillades. Sollicité pour remplacer Thiers, Odilon Barrot se dérobe à nouveau. Pendant ce temps, les insurgés prennent l’Hôtel de Ville et le palais des Tuileries ; seize d’entre eux tombent sous les balles de la troupe.
Le 24 février, enfin conscient de la gravité des événements, Louis-Philippe abdique en faveur de son petit-fils, le comte de Paris, et fuit vers l’Angleterre. Cette décision tardive est dérisoire à double titre : le comte a neuf ans et, dans la journée, un gouvernement insurrectionnel s’est formé.
| 2. | Le gouvernement provisoire |
Quelques rares tempéraments modérateurs, dont Odilon Barrot, tentent alors de soutenir la candidature de la duchesse d’Orléans à la régence. Mais les insurgés ont déjà partie gagnée ; après la démission de la Chambre, Alphonse de Lamartine pousse les révolutionnaires à s’emparer du Palais-Bourbon. Une fois sur place, ces derniers pactisent avec la poignée de députés n’ayant pas fui, autrement dit les républicains. Ces députés forment alors un gouvernement républicain provisoire. Parallèlement, à l’Hôtel de Ville, un second gouvernement (plus avancé) est formé. Le 24 février au soir, les deux délégations ouvrent de laborieuses tractations qui aboutissent à la désignation d’un unique gouvernement provisoire de onze membres.
Le 25 février, tandis que des émeutiers saccagent les châteaux de Neuilly et de Suresnes, le gouvernement commence son travail réformateur à l’Hôtel de Ville.
Ce gouvernement de compromis tire sa légitimité de son éclectisme ; il comprend deux groupes que l’on peut distinguer en se référant à la coloration politique des deux principaux journaux d’opposition. Du côté du National, dirigé par Armand Marrast (membre du gouvernement), les ex-députés républicains libéraux : Dupont de l’Eure, François Arago, Lamartine, Adolphe Crémieux, Ledru-Rollin, Marie et Louis Antoine Garnier-Pagès. Du côté de la Réforme et de Ferdinand Flocon, son rédacteur en chef (également au gouvernement), deux démocrates socialistes : le théoricien socialiste Louis Blanc et l’« ouvrier » Albert, chef de file d’une société secrète.
La légitimité du gouvernement tient donc à sa collégialité effective et au fait que les profils de ses membres — du savant Arago à l’ouvrier Albert en passant par le poète Lamartine — renvoient l’image d’une représentativité hétérogène. Du reste, le gouvernement constitue parallèlement un ministère dans lequel, par méfiance envers leurs positions avancées, Blanc et Albert ne possèdent pas de ministère, alors que des hommes extérieurs au gouvernement, tels Schlœcher, Sadi Carnot, Bedeau ou Bethmont, en ont un. L’unanimité n’est donc qu’apparente.
D’emblée, le courant le plus conservateur (issu de l’Assemblée) prend le dessus, comme le souligne le rejet par Lamartine du drapeau rouge — qui pourrait inquiéter les dirigeants étrangers sensibles au souvenir de 1793.
Les premières décisions du gouvernement provisoire soulignent cependant son désir d’ouvrir une période de réformes sociales et politiques qui, pour ne pas être révolutionnaires, n’en symbolisent pas moins la légitimation de droits fondamentaux revendiqués de longue date. Le 25 février, il proclame le droit au travail (préfiguration des Ateliers nationaux de la Seine, fondés le 6 mars) ; le lendemain est prononcée l’abolition de la peine de mort en matière politique ; le 2 mars, la journée de travail est limitée à 10 heures, et le principe du suffrage universel est acquis et devient dès lors la base intangible de toute constitution ; le 4, la liberté totale de la presse s’assortit de celle de réunion ; l’esclavage est aboli selon un décret du 27 avril, etc.