| Tartuffe ou l'Imposteur [Molière] | Format lecture | ||||
| Dans le menu Fichier, cliquez sur Imprimer. | |||||
| 2. | « Le pauvre homme ! » |
La comédie du Tartuffe montre, et par son histoire et par l'histoire qu'elle raconte, ce que peut sur la crédulité ordinaire une hypocrisie bien conduite, calculée et systématique, se réclamant sans scrupules de motifs vénérables, de bonne moralité et de religion zélée. La pièce est près de mener au triomphe de l'imposteur, tant son emprise est grande sur le chef de famille. Molière a montré d'autres fourbes, flatteurs par intérêt, coureurs de bourses ou de dots, « raminagrobis » et bons apôtres, mais jamais aussi inquiétants que celui-là, installé comme le ver au cœur du fruit. Il veut tout. Rien ne peut ni ne doit lui échapper, ni la femme de son bienfaiteur comme maîtresse, ni sa fille comme épouse, ni son fils comme victime, ni son bien, ni son honneur, ni lui-même, proprement « possédé ». Certains metteurs en scène modernes sont allés jusqu'à suggérer une attirance homosexuelle entre Orgon et Tartuffe, pour dire la dépendance affective dans laquelle est le premier à l'égard du second et le caractère passionnel de cet attachement. Point n'est besoin d'aller si loin : il n’y a rien là qu’une banale fascination, celle que peut éprouver tout un chacun pour des êtres, des discours ou des pratiques qui vous en imposent et vous font perdre tout sens critique. Le personnage central de la comédie, c'est Orgon, si vulnérable, si entêté, si proche de nous.
L'histoire n'a jamais manqué d'arrivistes prêts à exploiter les modes et les engouements collectifs. La Compagnie du Saint-Sacrement, à laquelle Tartuffe appartient à l'évidence, et qui a tout fait pour étouffer la pièce, prétendait maintenir dans le royaume de France un ordre moral qu'elle faisait découler directement des « intérêts du Ciel ». État dans l'État, elle poursuivait dans les années 1660, après son interdiction officielle, une activité de police des mœurs, répression, intimidation, mais aussi de délation, spoliation, appropriation. Les « intérêts du Ciel » rapportaient surtout aux porteurs de ses actions. Après cinq années de combat, Molière l'a emporté, sans doute parce que le roi Louis XIV y trouvait aussi son compte.